Covid-19 : face à l’arrêt des concerts, les tourneurs innovent

Un concert assis organisé à la Scène Michelet à Nantes en octobre 2020.

Avec la crise sanitaire et l’arrêt des concerts, les tourneurs ont perdu l’essentiel de leur activité mais tentent d’innover pour continuer à travailler.  

Finies les bousculades devant la scène. Terminés les cheveux secoués devant les artistes. Oubliés les t-shirts gorgés de sueur à la fin des concerts. Depuis le début de la crise sanitaire, se rendre à une représentation musicale relève du parcours du combattant. Avec la fermeture des salles de spectacle le 29 octobre, impossible d’organiser ce type d’évènements. Cette situation est dramatique pour les artistes et le public. Elle l’est surtout pour l’ensemble des techniciens qui travaillent en coulisse. Les tourneurs se trouvent au premier rang de ces victimes invisibles. Ces professionnels de l’organisation de tournées ont perdu le cœur de leur activité avec la crise sanitaire. Ils résistent tant bien que mal et tentent d’innover pour continuer à travailler.

Activité en chute libre

« Depuis le mois de mars, nous avons perdu 75% de notre chiffre d’affaires », expose Pierre Blanc, gérant de The Talent Boutique, une société de tourneurs qui gère des artistes de musiques actuelles tels que PNL ou Metronomy. « Nous avions 15 dates prévues avec le rappeur Lomepal cet été dont de gros festivals, raconte le chef d’entreprise. Aucune n’a pu se faire. » Depuis le début de la crise sanitaire, le secteur du spectacle vivant souffre économiquement. Selon les chiffres du Ministère de la Culture, il s’agit de la branche la plus touchée du secteur culturel avec une perte de chiffre d’affaires de 72% cette année par rapport à 2019.

Source : Ministère de la Culture, 2020

Aujourd’hui, les entreprises tournent toujours au ralenti. « Nous sommes en activité partielle, explique Jimmy Kinast, tourneur pour 3C Tour, une importante société du secteur basée à Bordeaux. Nous passons notre temps à annuler et reporter les évènements à l’année prochaine. » Pour les plus petites structures, la situation est encore plus difficile. Avec son associé Sébastien Roche, Chloé Panhaleux, fine connaisseuse des scènes heavy, psychédélique et métal, crée More Fuzz Booking en 2019. Le carnet de commandes se remplit vite jusqu’en août 2020. Puis le Covid-19 arrive et tout s’écroule. Face aux difficultés, elle a arrêté son activité : « J’organise des concerts depuis que j’ai 17 ans. J’ai perdu mon copain à cause de cette passion. Devenir tourneur, c’était un accomplissement. Là, tout est tombé à l’eau. »

Concerts assis et live stream

Pour faire face à la crise, les tourneurs adaptent leur offre. Quand cela est possible, ils maintiennent les concerts avec une faible jauge. Un siège est assigné à chaque spectateur pour que la distanciation sociale soit respectée. « De nombreux groupes étaient réticents car le rapport avec le public n’est pas le même, rappelle Jimmy Kinast. Puis ils se sont rendu compte qu’il valait mieux jouer face à un public assis plutôt que ne pas jouer du tout. » Aujourd’hui, certaines performances prennent en compte cette nouvelle donne au moment de leur conception, remarque le Bordelais : « Nous préparons un show assis ombres et lumières avec le groupe breton Merzhin. La musique joue un rôle plus narratif et ambiant, très différent d’un concert de rock habituel. »

L’annonce du concert en live stream de Mars Red Sky en juin 2020 – Twitter

La production de live stream se développe aussi. Les groupes sont filmés pendant qu’ils jouent en studio et sont diffusés en direct sur les réseaux sociaux ou d’autres canaux en ligne. Ces live peuvent être monétisés grâce à des plateformes comme Dice. Cela permet aux groupes et aux tourneurs de se rémunérer. « Le spectateur achète sa place sur le site et reçoit le lien pour assister au concert », explique Jimmy Kinast, par ailleurs bassiste de Mars Red Sky. Son groupe jouit d’une certaine notoriété chez les amateurs de rock et de métal. Il compte déjà plusieurs tournées mondiales à son actif. Cet été, le trio a eu recours à Dice pour l’un de ses concerts.  

Scènes locales et alternatives en danger

Concevoir les spectacles en collaboration avec les artistes permet aussi d’obtenir de précieuses subventions. Le Centre National de la Musique (CNM) propose de financer à hauteur de 50% les projets de concerts faisant l’objet d’une diffusion alternative (live stream, etc). Les petites structures, elles, se contentent de faire le lien entre les salles et les artistes. En dehors des circuits de production, elles ne peuvent pas bénéficier de ces aides. More Fuzz Booking est à l’arrêt et Sébastien Roche, son cocréateur, n’est pas sûr de relancer l’activité : « J’ai quitté mon poste d’informaticien pour me lancer dans ce projet. Aujourd’hui, je ne sais pas ce que je vais faire quand je n’aurai plus le droit au chômage… »

De son côté, Chloé Panhaleux a retrouvé un poste de chargée de production à la Scène Michelet à Nantes. Elle s’efforce de maintenir à flot cette salle emblématique de la culture rock et métal de la ville. « La priorité est de sauver ces lieux qui font vivre la scène locale », confie la jeune femme. Car un autre problème apparaît : les difficultés rencontrées par les acteurs de cet écosystème compromettent l’émergence de nouveaux talents. « C’est une question de renouvellement des scènes musicales locales, innovantes, alternatives et des valeurs qui vont avec, ajoute Chloé. La réouverture des salles est primordiale. » Elles resteront pourtant fermées au moins jusqu’au 7 janvier, date à laquelle le gouvernement examinera une potentielle réouverture des lieux de spectacles. Jusqu’à cette date, pas de franches bousculades ni de cheveux secoués et encore moins de tournées à organiser.

Tourneur : mode d’emploi, avec Sébastien Roche de More Fuzz Booking

Crédit photo : Scène Michelet

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