Des salles fermées mais des idées qui débordent : les espoirs incertains des jeunes comédiens

Les élèves des conservatoires de théâtres manifestaient mardi 15 décembre pour demander la réouverture des salles

Au moment où ils ont le plus besoin de se montrer, les jeunes comédiens à peine sortis d’école ont vu les théâtres leur fermer la porte au nez. Loin de se laisser abattre, ils utilisent ce précieux temps pour créer et répéter… Sans aucune visibilité

Pour répéter le Molière qu’elle travaille en ce moment, Fanny place son ordinateur sur la table basse, s’assoit sur le canapé, lance zoom. Sur l’écran, le visage de son partenaire apparaît. En même temps, elle l’appelle au téléphone, pour éviter le décalage de son, et commence sa lecture. Deux voix. Pas de corps, pas d’éclairage, pas de jeux de regards. Des expressions ? un peu, quand la caméra ne bugue pas. « C’est frustrant et décourageant », soupire la jeune étudiante en dernière année d’art dramatique au conservatoire du VIème arrondissement de Paris. « On a l’impression d’être inutile, je n’ai pas fait du théâtre pour ça. »

Débarqués sur le marché du travail en pleine crise sanitaire, les jeunes comédiens auraient de quoi pleurer. Ils ont vu se fermer les salles où ils auraient pu se faire voir, s’annuler des festivals où ils auraient pu se produire. Pour certains, le confinement a même compromis les répétitions, la seule chose qui leur restait. Mais étonnamment, les jeunes comédiens ont de l’énergie à revendre et débordent d’idées. Ils ne parlent que de résidences, du festival d’Avignon, et de partir en tournée.

Effet domino

D’ordinaire, plusieurs voies s’offrent aux jeunes comédiens à la sortie des formations : « Ils peuvent passer des auditions pour des spectacles, créer des pièces qu’ils ont jouées à l’école, ou monter des compagnies avec d’autres étudiants », explique Agnès Quinzoni, secrétaire générale du Jeune Théâtre national (JTN), une association financée par le Ministère de la Culture qui accompagne les jeunes comédiens dans leur insertion professionnelle, à la sortie du TNS (Théâtre National de Strasbourg), et du CNSAD (Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique). Chaque année, entre 60 et 110 artistes terminent leur cursus au sein des treize écoles nationales supérieures d’art dramatique françaises et obtiennent leur Diplôme National Supérieur Professionnel de Comédien (DNSPC). Mais ces étudiants d’élite ne représentent qu’une minorité des élèves comédiens. La majorité d’entre eux est dispersée dans les conservatoires municipaux, régionaux ou dans les écoles privées.

Depuis la crise sanitaire, les perspectives professionnelles de ces étudiants comédiens sont compliquées par la fermeture des salles et l’annulation des festivals, en particulier le festival d’Avignon en juillet 2020. « Les spectacles ne peuvent pas être joués », développe Agnès Quinzoni. Ainsi, « Même s’il n’y a pas encore assez de recul pour mesurer l’étendue des conséquences », elle s’attend à un effet domino : « on craint qu’il n’y ait moins de possibilités pour les jeunes artistes qui n’ont pas pu se faire repérer lors d’un spectacle », ce qui réduirait mécaniquement leurs chances de faire les heures nécessaires pour obtenir le statut d’intermittent du spectacle.

« C’est comme si tu n’arrivais pas à passer de l’adolescence à l’âge adulte »

Parmi les jeunes comédiens, certains se sont déjà pris des claques. Juliette, sortie elle aussi du conservatoire municipal du VIème arrondissement en juin, a fondé la compagnie de théâtre de rue Notre Insouciance il y a deux ans. L’année 2020 devait être celle de la professionnalisation, la troupe avait deux dates à Montréal, une en Belgique, des festivals partout en France. La crise sanitaire a coupé la troupe dans son élan. Depuis mars, elle a vu s’envoler une quinzaine de dates. En septembre, la compagnie devait jouer à Paris. Il y aurait eu « une com’ incroyable » et « des professionnels qui seraient venus les voir ». Le spectacle aurait pu être acheté, le graal assuré. Mais il a plu, et tous ces conditionnels ont été réduits à néant : les mesures sanitaires ont empêché que le spectacle ait lieu à l’intérieur. « C’est comme si tu n’arrivais pas à passer de l’adolescence à l’âge adulte », métaphorise Juliette. « On patauge. Pour partir à Montréal,  on a  cherché des mécènes, pris des billets… Toute cette énergie pas payée part dans le vide. »

D’autres jeunes compagnies s’estiment chanceuses : elles ne se sont pas pris de plein fouet les annulations. Alors Gwendoline, qui a fondé avec des copains d’écoles la compagnie È basta, mise tout sur le festival d’Avignon, cet été. Les jeunes comédiens savent qu’une bonne partie de l’avenir de la troupe se joue pendant ces trois à quatre semaines de juillet, où se croise tout le théâtre français : « À Avignon, si ta pièce marche, les programmateurs viennent et peuvent acheter le spectacle. », explique-t-elle. Mais pour ce petit groupe d’étudiants sans le sou, cela représente environ 11 000 euros, un investissement considérable, avec tout juste l’espoir de se rembourser si on remplit la salle. Elle énumère les coûts : il faut payer les transports, la nourriture, payer une location six mois à l’avance, et surtout : réserver un théâtre. Or cette année c’est la cohue : toutes les troupes déprogrammées en 2020 à cause de l’annulation du festival ont reporté l’année suivante. Embouteillage à la sortie : il y a deux fois plus de compagnies en 2021, pour moins de salles. « Beaucoup de petits théâtres ont fermé cette année », regrette Gwendoline. « La suspension du festival l’an dernier les a tués. » Cette année encore, Gwendoline et ses amis craignent par-dessus tout une annulation de dernière minute du festival.

« Il n’y a rien d’autre à faire que créer »

L’incertitude permanente, et l’impossibilité de se produire à court terme aurait pu les mettre à plat. C’est le contraire qui s’est produit. Au téléphone, tous ces jeunes comédiens débordent d’envies. Les deux confinements leur ont donné du temps pour écrire, des idées ont germé. Une partie de la compagnie È basta en a profité pour s’échapper en résidence pendant six semaines, et travailler, travailler, travailler. « On a tourné un film, cohabité avec d’autres projets artistiques, avec un graphiste et des musiciens, pensé une organisation quotidienne en commun », s’enthousiasme Lucas, 25 ans. « En ce moment, il n’y a rien d’autre à faire que créer », insiste Gwendoline. C’est d’autant plus vrai qu’un bon nombre d’entre eux ont perdu les petits boulots qu’ils occupaient dans la restauration, ou dans les salles de spectacle.  

Défoncer les portes fermées

D’autres se sont redéployés dans d’autres sphères, en parallèle. Louise a commencé des ateliers théâtres dans un collège parisien classé REP. Avec elles, des gamins de 13 ou 14 ans exercent leur voix, font des mimes et des impros sur le thème de l’amour. elle les aide à « trouver leur place », « se sentir légitime », et à « se libérer de tous les codes sociaux. » « Je me sens super utile », témoigne la jeune femme de 25 ans. « J’utilise mon art au service de l’éducation, de ma ville, de mon pays. Le pan social du théâtre est vraiment là. »

Par-dessus tout, cette génération qui n’a rien à perdre ressent l’urgence de jouer, et une confiance à déplacer des montagnes. Louise en est sûre : « On est propulsés sur un marché du travail inexistant. Il faut d’autant plus aller défoncer des portes avec beaucoup d’amour et de douceur… », confie la jeune fille qui avoue que la pespective: « lui donne la patate. »

Crédits Photo: Marguerite de Lasa

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