Exsangues, les artistes-auteurs veulent changer de statut

Des représentants des artistes-auteurs étaient présents à la manifestation du monde de la culture du 15 décembre Photo : Simon Adolf

              Les professions de la création artistique indépendante subissent une baisse de leurs revenus constante depuis 20 ans. La crise sanitaire a encore accentué cette réalité. Au point qu’ils considèrent comme une urgence une réforme de leur statut social.

              « Nous sommes des artistes, mais on est aussi des travailleurs, qui sont très précaires » explique avec un rire nerveux Marie Cosse, traductrice et écrivaine. Elle est également membre du Syndicat des travailleurs artistes-auteurs. Cette structure, créée en mai 2020, œuvre à la mise en lumière de la précarité qui touche les artistes-auteurs.

Cette catégorie de travailleurs regroupe les personnes indépendantes tirant leurs revenus d’œuvres dites « de l’esprit », allant de la photographie à la littérature, en passant par les arts plastique, et même la création de logiciels. En France, on en compte 270.000. En janvier dernier, l’ancien directeur de la Bibliothèque nationale de France (BNF) Bruno Racine rendait un rapport très attendu par la profession, commandé par le ministre de la Culture d’alors, Frank Riester.

Ce document de 141 pages dresse un tableau sombre : « La dégradation de la situation économique des artistes-auteurs se traduit par une érosion de leurs revenus, en dépit de l’augmentation générale de la valeur créée ». Il annonce que les revenus des récipiendaires du statut ont baissé de 2,36% depuis 2001. Dans certains domaines comme l’écriture audiovisuelle, il a même fondu de 27%, en raison de la concurrence plus importante.

Enfer bureaucratique

Depuis que ce constat amer a été couché sur papier, la crise sanitaire et son lot d’annulations sont passés par là. « Les métiers que recouvre le statut d’artiste-auteur sont naturellement instables », explique Marie Cosse. Puisqu’ils sont indépendants, les artistes-auteurs ont été été exclus du périmètre du chômage partiel. « Nous n’avons pas le droit à l’assurance chômage, Covid ou non, puisque nous cotisons seulement pour nos retraites et pour l’assurance maladie » explique l’écrivaine.

Les auteurs ont tout de même pu bénéficier d’aides ponctuelles, comme le fond de solidarité destiné aux entreprises. Ces mesures dépendent cependant du chiffre d’affaire et des revenus déclarés. Si ces derniers sont faibles, l’aide en question le sera également.

Même lorsqu’ils sont dans leur bon droit, ils peinent à obtenir ce qui leur est dû. « Prendre un congé maladie et le faire valider par la sécurité sociale, cela relève du parcours du combattant. Notre régime est si particulier que nos interlocuteurs ne savent pas comment faire. Cela complique les formalités » explique Marie Cosse.

En juin dernier, l’autrice et scénariste Samantha Bailly racontait sur Twitter ses déboires pour obtenir un congé maternité après la naissance d’un enfant. Elle a pu finalement l’obtenir après 6 mois de discussion avec l’Ursaff.

Différence de traitement

Les artistes-auteurs sont les seuls à disposer d’une protection sociale aussi ténue dans la culture. Depuis 1965, les techniciens, interprètes et comédiens bénéficient du statut d’intermittent du spectacle. Il leur ouvre le droit à l’assurance chômage, mais également à des congés payés et de maladie.

Perrine* se définit elle-même comme une miraculée. La jeune femme est prestataire indépendante pour une grande société de production parisienne. En mars dernier, lorsque le confinement a mis la culture sur les rotules, elle a vu l’optimisme laisser place à l’angoisse autour d’elle. « Mes anciens camarades de promotion se sont fait annuler tous leurs projets les uns après les autres. Lorsqu’on est scénariste, on est essentiellement payé lorsque le projet se monte, et est tourné »

De son côté, elle a passé les neufs derniers mois sans trop de difficultés. Elle est considérée par l’entreprise qui lui assure l’intégralité de ses revenus comme une « chargée de production ». Perrine dépend donc du statut de l’intermittence. Elle touchera donc l’équivalent d’un trois quarts de SMIC jusqu’en aout prochain.

Profession précaire

Pour éviter ces bizarreries administratives, le Syndicat des travailleurs artistes-auteurs veut tout remettre à plat. A l’image d’autres groupements, tel que La Buse (qui défend les droits des artistes plasticiens.) L’idée ? Transférer l’ensemble des artistes-auteurs sous le régime de l’intermittence. « Cela pourrait aider une partie de la profession qui est très précaire. Il est très difficile de vivre d’une unique activité d’auteur en France, aujourd’hui», reconnaît Marie Cosse. Reste l’épineuse question du financement. L’écrivaine évoque, parmi d’autres pistes, une réorientation de la taxe sur la copie privée. Cette dernière est prélevé sur l’achat de support de diffusion numériques, comme les disques durs et les clefs USB.

Une proposition évoquée, mais pas proposée par Bruno Racine dans son rapport. En juillet 2020, Roselyne Bachelot a remplacé Franck Riester au Ministère de la Justice. Dans une interview vidéo accordée au média en ligne Konbini, elle annonce vouloir « arriver à une solution. J’y arriverai avant la fin de l’année, pour que les droits, [dont les] droits maladie, maternité, soient bien assurés [pour les artistes-auteurs] .» Une date butoir qui se rapproche à grand pas.

*Le prénom a été modifié.

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