Fermeture des salles de cinéma : « C’est toute la filière qui est en danger »

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Les professionnels du cinéma s'inquiètent de la non-réouverture des salles, qui fragilise le financement de toute la filière. Crédits : Pixnio.

Théâtre, cirque, musiciens, les professionnels de la culture se sont rassemblés mardi 15 décembre pour appeler à la réouverture des salles. Le cinéma fait lui aussi pâle figure.

« Nous ne sommes pas les premiers à plaindre, convient Cédric Pourrageau, de la CGT-Spectacle cinéma. Mais la situation risque de devenir critique ». Au-delà des salles de cinéma fermées, l’épidémie de Covid-19 bouleverse toute la chaîne de production. Réalisateurs, cadreurs, régisseurs, acteurs… Tous les métiers du cinéma sont touchés. 60 à 70% des tournages ont ainsi été repoussés à 2021, par peur des contaminations qu’ils pourraient provoquer.

D’autres sont tout simplement abandonnés. « Presque tous mes projets ont été annulés, déplore Yannick Le Poder, cadreur pour l’audiovisuel et le cinéma. Dans ce métier, un projet annulé ne donne lieu à aucune compensation. » Il devait se rendre au Ghana pour travailler en novembre. « Avec la situation sanitaire, je n’ai pas pu partir. Ils ont embauché quelqu’un d’autre ». 

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Ceux qui continuent à tourner doivent redoubler d’ingéniosité. « Je devais tourner avec des personnes âgées dans un cimetière. La veille, la famille a fait pression, et les personnes que nous devions filmer ont annulé, explique Sonia Kichah qui réalise un documentaire dans la ville de Beaucaire (Gard). J’ai du improviser. » Pour respecter son contrat de diffusion, elle doit achever le film avant le printemps prochain.

Un système de financement bouleversé

Mais au-delà de ces contraintes conjoncturelles, la fermeture des salles fait peser une menace sur l’ensemble de la profession. L’arrêt des projections en salle remet en effet en question le fonctionnement même du système d’autofinancement du cinéma.

En France, la politique dite « d’exception culturelle » prévoit depuis son lancement par André Malraux en 1959 la répartition des recettes tirées de la vente des tickets de cinéma entre les différents acteurs de la filière pour promouvoir la création audiovisuelle et la diversité des productions.

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Source : CNC Crédits : Lou Roméo

Une des taxes prélevées sur chaque billet de cinéma vendu est ensuite collectée par le Centre national de la cinématographie (CNC). Celui-ci la redistribue ensuite sous forme de subventions aux producteurs, afin qu’ils puissent financer leurs films. « En somme, l’aval finance l’amont, résume Cédric Pourrageau. Et sans entrées, le CNC va se retrouver sans trésorerie. »

Véronique, productrice de documentaires, en ressent déjà l’effet sur ses finances : les subventions promises se font attendre. « Je n’ai plus de trésorerie, confie cette gérante d’une petite entreprise de production. Je dois investir mes propres économies dans mon entreprise, pour tenir jusqu’à ce que le CNC verse enfin ce qu’il me doit. » 

La diversité du cinéma français en danger

Philippe, un producteur de cinéma indépendant croisé au rassemblement de mardi, déplore lui aussi la situation. Et redoute qu’elle ne s’installe dans le temps. « Les distributeurs vont choisir d’acheter moins de films, puisqu’ils ne pourront pas tous les diffuser lorsque les cinémas vont réouvrir, anticipe-t-il. Logiquement, leur choix va aller aux productions les plus rentables. Au détriment des films les plus originaux et les plus fragiles. »

Un manque à gagner se profile donc pour les productions les plus précaires. D’autant que la fenêtre de diffusion dont ils bénéficieront à la réouverture des salles sera elle aussi réduite. Les films tournés et non diffusés s’amoncellent. « Cela va obliger les diffuseurs à réduire le temps des films en salle, analyse Philippe, pour pouvoir diffuser tout le monde. » La contrainte va donc surtout peser sur les films indépendants et à petit budget, qui ont besoin de plus de temps pour trouver leur public.

Le danger des plateformes de streaming

Mais mêmes les plus grosses productions perdent de l’argent. « Un de mes films devait sortir le 11 novembre, témoigne l’acteur Jean-Pierre Darroussin. Il a été une première fois repoussé au 6 janvier, et maintenant nous n’avons plus de date. Le travail de promotion, les affiches, la communication… Tout est à refaire. »

Certains redoutent donc que les productions n’aient pas la patience – ou les moyens – d’attendre.  « Les producteurs vont finir par se rabattre sur les plateformes, qui peuvent acheter tout de suite, s’alarme Philippe Rouyer, président du syndicat de la critique de cinéma. Au grand détriment de la diversité du cinéma français ! C’est toute la filière qui est en danger.» 

Philippe Rouyer, président du syndicat de la critique de cinéma française, est particulièrement inquiet. Crédits : Lou Roméo

Roselyne Bachelot, la ministre de la Culture, estime sur France Inter, les pertes causées par la fermeture des cinémas à un milliard d’euros. Pour rassurer les professionnels, elle a promis qu’un décret obligeant les plateformes de streaming à financer le secteur à hauteur de 20% des recettes collectées en France était en cours de préparation. Mais il ne devrait pas être adopté avant le deuxième trimestre 2021.

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