Les « extras » de la restauration événementielle voient rouge

Lundi 14 décembre 2020, les « extras » de la restauration événementielle ont manifesté leur colère près des Invalides à Paris. Photo Mariette Thom

Les « extras » de la restauration événementielle sont ces maîtres d’hôtel et cuisiniers qui exercent dans les cocktails et les salons. Sans emploi et sans aide depuis mars 2020, ils font partie des oubliés de cette crise sanitaire, contraints à une reconversion hasardeuse.

85 € de la part de la Caisse d’Allocations Familiales (CAF). C’est tout ce que touche Nathalie Savariau depuis quelques mois. Malgré ses quinze ans d’expérience en tant que maître d’hôtel, la jeune femme de 36 ans doit désormais puiser dans ses économies pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils de deux ans, qu’elle élève seule. Alors ce lundi 14 décembre 2020, elle s’est jointe à la manifestation de la filière hôtellerie, restauration et événementiel aux Invalides à Paris.

Des « extras » non essentiels

Ils étaient plus de 5000 selon les organisateurs à s’être déplacés pour réclamer une date de réouverture claire pour les restaurants et les établissements « non essentiels ». Parmi eux, ceux qu’on appelle les « extras » de la restauration événementielle. Comme Nathalie Savariau, ils sont maîtres d’hôtel ou chefs cuisiniers, et enchaînent les contrats courts journaliers (CDDU) pour servir dans les cocktails, les salons, les mariages ou les dîners mondains.

Nathalie Savariau est maître d’hôtel en extra. Depuis quelques mois, elle vit avec 85 € par mois. Photo Mariette Thom

Ces personnes qui font du service et de la discrétion leur métier avaient lundi agrémenté leur impeccable costume noir et blanc d’un nœud papillon, d’une cravate ou d’un ruban rouge. Rassemblés à proximité du ministère du Travail en amont de la manifestation, ils ont voulu faire entendre leur mécontentement. Ils estiment faire partie des professions oubliées par l’Etat dans la gestion de la crise économique et sanitaire.

« On vit l’enfer »

« Quand ils ont besoin de nous au Quai d’Orsay, à l’Élysée, au Sénat ou à l’Assemblée nationale, là ils savent nous appeler, remarque Jacques Rico, maître d’hôtel en extra. Mais quand on leur demande quelque chose, ils ne nous donnent rien ! Ils nous oublient ! » Comme tous ses collègues « extras », Jacques Rico vit depuis mars de ses allocations chômage, et voit avec inquiétude la fin de ses droits approcher. Impossible de les recharger : avec la filière de l’événementiel à l’arrêt, plus personne ne fait appel à eux.

Jacques Rico et sa femme sont tous deux maîtres d’hôtel en extra, au chômage depuis mars 2020. Photo Mariette Thom

« On continue à vivre l’enfer comme si ça ne dérangeait personne ! », s’indigne François Choux, porte-parole de l’Organisation du Personnel de la Restauration dans l’Événementiel (OPRE). Depuis neuf mois, il raconte avoir navigué entre les différents ministères, sans voir de progrès. Pourtant, 70 000 personnes vivraient de la restauration événementielle en France, explique-t-il. « Si on n’a pas d’aide réelle d’ici aux grandes vacances, je pense que ce métier n’existera plus, assène François Choux. Car c’est bien un métier, pas un job : je n’ai pas vu d’adolescent boutonneux servir à l’Élysée ! »

Petits boulots pour survivre

Question aide, il y a bien les 900 € promis aux travailleurs précaires par la ministre du Travail Elisabeth Borne le 26 novembre 2020. Mais les conditions d’accès restrictives laissent sur le carreau la majorité des « extras », estime François Choux. Pour en bénéficier, il faut avoir travaillé 60 % de son temps en 2019. Or, entre les gilets jaunes et les grèves SNCF, beaucoup d’« extras » avaient déjà connu une année de vaches maigres et ne sont pas éligibles.

Bon nombre de ces professionnels de la restauration doivent donc se résoudre à accepter des contrats courts dans d’autres domaines. « Je vais me débrouiller avec des petits boulots jusqu’à la retraite, annonce Jacques Rico. Là, je vais ouvrir des huîtres pour un supermarché pendant quelques jours. Je sais le faire, car un bon maître d’hôtel pratique ce genre d’animations. Mais ce n’est pas mon métier. »

Cette reconversion temporaire, Jacques Rico n’y consent qu’à contre-cœur : « Ce qu’on fait, ce n’est pas un métier, c’est un plaisir : on ne peut pas arrêter », confie-t-il. Nathalie Savariau, elle, ne veut pas y penser. « J’ai trouvé le métier qui me passionne, je ne me vois pas faire autre chose, explique la trentenaire. Alors je fais des économies, j’ai retiré mon fils de la crèche, je consomme différemment, et j’attends désespérément qu’on nous autorise à reprendre le travail. »

Redevenir intermittents

Avant 2014, les « extras » dépendaient d’une annexe à l’assurance chômage. Cela leur procurait une sécurité financière les mois de moindre activité, sur le modèle des intermittents du spectacle. Désormais, ils dépendent du régime général et épuisent leurs droits à l’assurance chômage dès qu’ils n’ont pas de contrat. « On n’est pas reconnus par l’État parce qu’on gravite entre travail et chômage », déplore François Choux.

Plus qu’une aide financière, ce qu’espèrent ces « extras », c’est donc de retrouver leur ancien statut d’intermittent de la restauration et d’avoir droit à une année blanche comme leurs collègues du monde du spectacle. Une proposition de loi à ce sujet, portée par le sénateur Xavier Iacovelli (LREM) et le député Jean-François Mbaye (LREM), est actuellement à l’étude.

Une profession en voie de disparition

Entre la détérioration de leur statut et le désastre du confinement, ce qui se profile pour ces professionnels de la restauration événementielle, c’est la disparition totale de leur métier et de leur savoir-faire. Pour François Choux, la moitié des « extras » se serait déjà reconvertie.

Quant aux jeunes, ils semblent se détourner de la profession : « Dans mon équipe, j’avais de jeunes maîtres d’hôtel, raconte Jacques Rico. Un est devenu paysagiste dans le sud ; un autre a retrouvé son ancien métier de coiffeur ; et le dernier ne pouvait plus payer son loyer et est retourné chez ses parents ! Les jeunes n’y croient plus, et ils partent. »

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