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« Ça dure une seconde, mais tu t’en souviens comme si le temps s’était arrêté »

NOM, PRENOM : LELIEVRE, CHRISTIAN*
ÂGE : 61 ANS
PROFESSION : EBOUEUR EN ALTERNANCE
FAIT MARQUANT : PLANTE DU PIED SECTIONNEE PENDANT LE SERVICE

« J’avais à peine 18 ans. A l’époque, j’étais au lycée professionnel de Fréjus. Je voulais avoir un BEP dans le transport et passer mon permis poids-lourds pour monter ma boîte. Pas pour avoir ma grosse boîte comme tous ceux qui ont pu faire fortune ici. Mais bosser avec mes frères et tenir notre petite affaire avec deux-trois camions.

Comme j’étais en alternance, il fallait qu’on trouve un boulot. Grâce à un pote de mon père, j’ai pu aller ramasser les poubelles dans Fréjus. Et ça t’use comme boulot ! Tu te lèves très tôt, tu passes toute la matinée dans la cabine du camion alors qu’il fait bien chaud, ou à porter les poubelles alors que t’as les voitures qui tracent à côté.

Ce matin-là, j’étais derrière. On était sur la départementale entre Fréjus et Saint-Tropez, en fin de service, donc le camion était bien rempli. Je prends une poubelle pour la vider dans le camion. Mais les déchets ne rentraient plus, donc je commençais à écraser les sacs avec mon pied.

La départementale 559, au niveau de Roquebrune-sur-Argens (Var)

Mon pote était au volant du camion. Je ne sais pas ce qu’il a fait, mais il ne m’a pas vu. Il a appuyé sur le bouton pour que la presse écrase les sacs vers le fond. Une grosse presse qui va de l’extérieur vers l’intérieur, et tout doucement. Mais je tassais encore les sacs avec ma jambe droite. Et la presse a emporté mon pied, coincé avec le fond de la benne.

J’ai gueulé ‘‘Arrête, arrête !’’. Trop tard. Mon collègue a remonté la presse. J’ai retiré mon pied direct. Je l’ai regardé : toute la peau était arrachée du talon jusqu’aux orteils. Ça tenait seulement tout en haut du pied. Un peu comme une sandale. Ma chaussure a pas du tout résisté. J’ai regardé les collègues. Choqués. ‘‘Ouah, t’as perdu ton pied’’. Je suis un dur, j’ai déjà reçu des coups. Des moments comme ça, ça dure une seconde, mais tu t’en souviens comme si le temps s’était arrêté. Je suis tombé dans les pommes, j’ai perdu beaucoup de sang.

La suite, c’était long. Après les urgences, j’ai dû aller à l’hôpital jusqu’à Marseille pour essayer de faire quelque chose de mon pied. Je n’avais plus de peau sur le talon, l’os était à nu. Je suis allé voir un chirurgien. Un grand spécialiste, le meilleur de la région et tout, proche de la retraite. Il m’avait dit qu’il n’avait jamais vu un cas pareil. Pour sauver mon pied, il a eu l’idée de greffer mon talon à ma jambe pour y récupérer de la peau.

Je suis resté à peu près un an comme ça. Le talon collé au tibia.

Donc il a fallu que je réapprenne à me déplacer. J’aurais dû faire mes études, mais non, j’ai dû faire de la rééducation et passer du temps cloué à rien faire ou à boîter. Bon ça a marché, même si maintenant j’ai deux trous dans la jambe. Et quand tu regardes mon talon, tu vois que je n’ai plus que de la peau, et l’os. Du coup maintenant on m’appelle ‘Patte folle’.

Je pouvais plus conduire de poids-lourd. Alors j’ai dû changer de métier et faire des petits boulots, comme les sandwichs dans une boulangerie ou m’occuper des jardins chez les gens, puis j’ai ouvert mon resto. J’ai eu le statut ‘‘invalide du travail’, la vignette ‘‘handicapé’ à mettre dans la voiture, et tout. Normalement je ne devrais même pas prendre le scooter. J’ai aucune difficulté à marcher ou quoi. Mais aux yeux de la loi, c’est comme ça.

Alors quand j’ai eu mon gros accident de scooter en 2007, j’étais passé au-dessus des 80% d’invalidité. Là c’était fini. Pourtant j’avais encore envie de travailler. Je suis un procédurier moi. L’affaire est allée loin, au tribunal à Aix-en-Provence et tout. Tout ça pour t’entendre dire à chaque fois que non monsieur, c’est plus possible, on ne comprend même pas comment vous faites pour être encore là. Alors j’ai fini par faire quelques boulots au black. Mais au moins, avec ce statut, j’aurai une grosse prime pour ma retraite. J’ai réussi à me mettre à l’abri et en plus je pourrai faire plaisir à mon fils et ma petite-fille. C’est tout ce qui compte maintenant. »

Propos recueillis par Quentin Boulezaz

*Le nom et prénom ont été modifiés

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