Catégories
Accidentés

« J’ai risqué ma vie pour des courses à trois euros »

NOM, PRENOM : IMCHICHEN, YOUSSOUF
ÂGE : 24 ANS
PROFESSION : LIVREUR EN SCOOTER À PARIS
FAIT MARQUANT : A SUBI NEUF ACCIDENTS DE LA ROUTE EN DEUX ANS ET DEMI, SANS RECEVOIR D’INDEMNITÉ

« Début 2020, j’étais sur le boulevard Barbès pour une livraison. Il pleuvait ce jour-là. J’ai glissé en scooter. Je me suis retrouvé par terre. J’ai eu une entorse à la cheville, ça m’a arrêté une semaine. Quelques temps plus tôt, je m’étais déjà fait la même blessure. Un vélo était arrivé en sens interdit et m’avait forcé à freiner brusquement. Ça m’avait empêché de marcher pendant 15 jours.

J’ai commencé à faire des livraisons de repas en scooter il y a deux ans et demi, un peu pour Uber Eats et plus souvent pour Deliveroo. En tout, j’ai eu neuf accidents lors de mes courses, dont trois ont conduit à un arrêt de travail. C’est le métier qui veut ça. Parfois, on ne s’arrête même pas de travailler après un accident. Il m’est déjà arrivé de passer par-dessus le capot d’une voiture et de repartir immédiatement pour livrer ma commande. 

En décembre dernier, je suis tombé en allant vers Aubervilliers. Non seulement j’avais la jambe gonflée, mais les accidents coûtent très cher. Entre le scooter, les vêtements et le téléphone, j’en ai eu pour 1 000 euros de réparation, entièrement à mes frais. Et il faut y ajouter les frais médicaux, les médicaments non remboursés.

Sans téléphone, je ne pouvais rien faire : il sert à accepter la commande, à se guider, à être en contact avec le client et avec la plateforme. Mais s’il se casse, les plateformes ne nous donnent rien. Deliveroo a reçu mes arrêts de travail sans rien me répondre, et je n’ai touché aucune indemnité pendant ces semaines-là, alors que les livraisons sont ma seule source de revenus. De son côté, la Sécurité sociale ne m’a pas donné d’indemnité non plus.

LES PLATEFORMES SE FICHENT COMPLÈTEMENT QUE JE SOIS EN ARRÊT DE TRAVAIL, ÇA NE CHANGE RIEN POUR ELLES.

Elles se contentent de nous dire que nous avons une assurance, qu’elles ont prévue pour nous. Elles se cachent derrière ça, mais en cas d’accident, où est-elle ? Leur assurance ne vaut rien. Jamais je n’ai pu en bénéficier. Le contact avec les plateformes est complètement déshumanisé. Quand je leur écrivais, on me renvoyait des mails automatiques. Quand je les appelais, je tombais sur des standards téléphoniques à l’étranger. Il est impossible d’avoir un contact concret.

Chez Deliveroo comme chez Uber Eats, l’idéologie est la même. C’est une forme de salariat déguisée, qui n’offre pas de protection. Normalement, un salarié a droit à un délai de carence de trois jours. Pas nous. On ne nous protège pas non plus contre le Covid-19. Les confinements ont rendu la circulation plus fluide, c’était moins dangereux. Mais les livreurs sont très exposés face au virus. J’ai reçu beaucoup de gel hydroalcoolique, mais seulement 15 masques par mois. Il m’a fallu en commander plusieurs fois.

J’ai arrêté depuis décembre dernier, après que Deliveroo a rompu mon contrat.

On m’a envoyé un mail automatique, un soir, à 18 heures, qui prétendait que j’avais refusé trop de commandes. J’ai risqué ma vie à faire ce métier sept jours sur sept, pour des courses à trois euros, et on m’a viré d’un coup, sans me prévenir, avec un simple préavis d’un mois.

En tant que livreurs, nous sommes payés à cramer des feux rouges, à tricher sur le code de la route. Nous sommes constamment pressés par le temps. Si la commande n’est pas livrée en 30 minutes, le support client nous contacte pour nous demander ce qui se passe, où on en est. C’est un stress supplémentaire. En l’espace d’une semaine, je parcourais environ 350 kilomètres. En travaillant tous les jours, même le weekend, je parvenais à un salaire de 1900 euros nets en 2019, qui est tombé à 1400 l’année suivante.

Je comptais quand même poursuivre mon activité, parce que j’aime l’indépendance de ce métier, la possibilité de le faire quand on veut, où qu’on soit. Mais j’ai vraiment ouvert les yeux depuis la rupture de mon contrat et j’ai décidé d’arrêter. C’est trop dangereux et trop incertain. »

Propos recueillis par Emmanuel Davila

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.