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« Personne ne vient te demander si tu vas bien »

Prénom : Lydia*
Âge : 25 ans
Profession : Ingénieur Hygiène-Sécurité-Environnement
Fait marquant : A connu un accident mortel lors de sa première semaine

« Ce jour-là, notre gars était devant un camion toupie en nettoyage, en train de poser des barrières. Le conducteur a vidé l’arrière de son camion. Quand il a fini, il a redémarré sans vérifier ce qu’il se passait devant. Il a percuté notre employé. Il l’a traîné sur 20 mètres. Personne n’a vu le choc. Beaucoup l’ont vu se faire traîner. Ils ne pouvaient rien faire. Ils ont essayé de prévenir le chauffeur, qui n’a pas compris tout de suite. Il a fini par s’arrêter, mais la victime était coincée. Le chauffeur a dû lui rouler dessus pour le décoincer. Les gars présents ont bien réagi. Ils ont démarré les massages cardiaques, géré la circulation, appelé pompiers, policiers et SAMU. Les secours sont arrivés rapidement. Ils ont continué les massages cardiaques. Mais, sous les vêtements, la cage thoracique était ouverte. L’homme a succombé sous les massages des secouristes.

L’accident a eu lieu à quelques jours des fêtes, en 2020, une semaine après mon arrivée dans cette entreprise de BTP. Il s’est déroulé sur un chantier en coactivité proche de Lyon, c’est-à-dire sur un chantier où il y a plusieurs corps de métier et plusieurs entreprises. C’est là qu’il y a le plus de dangers parce que l’entreprise ne gère pas tout. Parmi les ouvriers qui travaillaient là-bas, il y avait des poseurs de béton, payés au tour. Quand ils ont vidé leur camion toupie, il faut qu’ils aillent très vite à la station de nettoyage pour que le béton ne fige pas. Puis, ils repartent aussitôt, faire un autre tour.

Dans l’entreprise, je suis ingénieur en hygiène-sécurité-environnement (HSE).

Humainement, tu es choquée, tu es peinée, surtout quand tu apprends qu’il était papa de deux enfants. Professionnellement, c’est difficile car tu vois tout le monde pleurer, mais toi, tu ne peux pas montrer tes émotions. Tu te dois d’être là pour les gars car ils ont besoin de toi. Ses collègues se mettent à sa place parce que cet accident aurait pu arriver à n’importe qui. Puis, naturellement, certains ont aussi un sentiment de culpabilité. Ils ont tous super bien réagi, mais pendant l’accident, ils ne pouvaient qu’être spectateurs. Alors, il faut les rassurer, leur dire que ce n’est pas leur faute, qu’ils ont assuré. Puis, pendant ce temps, personne ne vient te demander à toi si tu vas bien.

Le métier de HSE, qu’est-ce que c’est ?

Ensuite, il y a la deuxième partie du travail : qu’il y ait un mort ou non, c’est un accident et il faut le déclarer dans les 48 heures. Il y a beaucoup de choses à faire ou à penser. Ce n’est pas évident de traiter un accident mortel comme n’importe quel autre accident. Les collègues de mon service étaient encore plus choqués que moi parce qu’ils connaissaient beaucoup plus la victime. Alors, le responsable s’est beaucoup appuyé sur moi. Il fallait également penser à faire des déclarations de choc psychologique pour les témoins. Ils ne sont pas obligés d’aller chez le médecin, mais si l’un d’entre eux y va et présente des séquelles psychologiques de l’accident, il faut l’avoir déclaré.

Même si je n’étais là que depuis une semaine, je trouvais que j’avais une part de responsabilité dans l’accident.

Je suis allé sur le chantier une fois cette semaine-là. Dans mon rôle, à partir du moment où je suis dans l’entreprise, je peux dire : « Ça ne va pas, on arrête tout. » J’ai un poste étrange. Même si tu ne connais pas les gars au bout d’une semaine, à partir du moment où tu te présentes comme responsable sécurité, ils t’acceptent immédiatement. Dès le début, ils t’appellent quand il y a un problème.

Cet accident a changé la conception que j’ai de mon métier. J’ai été diplômée il y a moins d’un an. À l’école d’ingénieur, on te parle des accidents du point de vue de l’entreprise, des coûts que ça implique. On n’est pas du tout préparé à un accident mortel. Je me suis remise en question. La priorité, on a tendance à l’oublier, c’est de mettre les choses en place pour que les gars soient en sécurité. On a tendance à faire les choses parce que ce sont les règles. Parfois, on oublie que c’est surtout pour éviter un accident. Depuis, je réévoque régulièrement l’accident pour rappeler que le danger est présent aux différents postes. Je m’interdis de penser que ça fait partie des risques du métier. Pour moi, c’est inconcevable de mourir au travail. »

Propos recueillis par Mathieu Brosseau

* Le prénom a été modifié.

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