Mandione Laye Kebe est photographe. Depuis un an, il utilise son art pour militer contre l’insalubrité de la capitale sénégalaise et la débarrasser de ses déchets. Sa plateforme Save Dakar, très active sur les réseaux sociaux, fédère de plus en plus, au point d’éveiller l’intérêt du gouvernement sénégalais.

« Regarde ces bidons, là ! Les gens déposent ça partout. Vraiment, je ne comprends pas ! » Le long de la Corniche de Dakar, à quelques dizaines de mètres de l’océan, Mandione Faye Kebe n’en finit pas de pester. Il y a un peu plus d’un an, ce jeune homme de 32 ans a créé Save Dakar, une initiative citoyenne pour dénoncer l’insalubrité de la capitale sénégalaise. Car Mandione est un esthète. Photographe de métier, belle gueule et chemise impeccable, il ne supporte pas de voir sa ville souillée par les déchets qui s’entassent un peu partout, dans les rues et sur la plage.

Tout est parti d’un tweet. « J’étais assis en terrasse sur la place de l’Indépendance. Vous savez, c’est ‘le salon’ de la ville. Quand tu invites des gens à Dakar, tu les amènes là-bas. Je me suis rendu compte de la détérioration de l’endroit, des déchets… à 100 mètres du palais présidentiel ! Alors, j’ai pris une photo et je l’ai publiée en taggant le président Macky Sall. »

Relayée des dizaines de fois, l’invective a provoqué un grand nombre de réactions. Une majorité de soutiens, mais aussi quelques insultes et moqueries. « Certains pensaient que j’étais sponsorisé par des ONG occidentales, d’autres m’ont dit : ‘tu donnes une mauvaise image de Dakar, tu n’aimes pas ta ville’. Mes amis aussi se sont moqués de moi, ils me disaient : ‘Toi, tu es maniaque là !’ » Loin de se démonter, Mandione poursuit son action. En publiant quotidiennement des photos d’ordures sur les réseaux sociaux, il milite pour l’intervention des pouvoirs publics. D’abord, il réclame l’installation de poubelles, quasiment absentes du paysage urbain dakarois. « Quand je vois que l’on a dépensé 400 milliards de francs CFA (un peu plus de 600 000 euros, NDLR) pour construire le nouvel aéroport (Blaise Diagne, inauguré en 2017), et que l’on peut marcher plusieurs kilomètres sans voir une seule poubelle à Dakar… »

« Ils viennent prendre la photo et repartent sans rien faire »

Deux kilomètres séparent la Maison de la Presse de la place de l’Indépendance. Sur ce trajet, le décompte est vite fait : deux poubelles de bâtiments administratifs et trois poubelles municipales, dont une en ruine. Mandione s’emporte : « Comment voulez-vous que les gens jettent leurs déchets ? Alors tout le monde balance ses détritus par terre ! »

En un an, Save Dakar a pris de l’ampleur. L’équipe compte désormais sept salariés et une centaine de bénévoles. Suivi par 14 000 personnes sur Facebook et 11 000 sur Twitter, le mouvement de Mandione a réussi à attirer l’attention des autorités. « Le gouvernement craint les réseaux sociaux, car il ne peut pas les contrôler. Au début, les politiques ne prêtaient pas attention à nous. Maintenant, ils cherchent à se rapprocher. »

Une victoire ? Pas vraiment. Le jeune homme demeure méfiant : « Il y a toujours une récupération. Ils viennent prendre la photo et après, ils repartent sans rien faire. Moi, je veux des garanties ! » Régulièrement, Mandione a des échanges avec le secrétariat du ministère de l’Environnement, mais pour l’instant ces discussions restent informelles.

Motiver les jeunes à avoir une ville propre

Certaines administrations ont déjà pris des mesures plus concrètes. Le 27 juin, un an jour pour jour après le tweet initial, une opération de nettoyage de la Corniche, organisée avec l’appui de l’ambassade du Royaume-Uni, a réuni une cinquantaine de jeunes bénévoles. Une fierté pour Mandione, qui souhaite réitérer l’action une fois par mois.

Derrière son regard déterminé, les idées fusent. Le photographe voit plus loin que ces opérations ponctuelles. Il cherche à attaquer le problème par la racine, l’éducation, en développant des interventions au sein des écoles pour sensibiliser les enfants à l’environnement.

Mandione prêche aussi la bonne parole dans la rue. « La propreté, c’est un problème d’occidental ! », lui lance un vendeur ambulant. « Donc tu veux dire que notre culture sénégalaise, c’est d’être sale et de tout jeter par terre ? », répond l’activiste avec ironie. La discussion s’engage. Au bout de quelques minutes, les deux hommes tombent d’accord : l’état de la ville empire, il faut faire quelque chose.

Nous arrivons place de l’Indépendance. À quelques pas de la fontaine centrale, où l’eau ne coule plus depuis longtemps, trône une poubelle en mauvais état. Mandione sourit. Il vient d’y voir un homme jeter son gobelet.

Pierre Rateau et Benjamin Campech

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