Depuis 2017, le débat sur le franc CFA fait son chemin dans l’esprit des étudiants sénégalais. Certains militent pour la fin de cette monnaie dans le cadre d’une campagne nationale intitulée « France Dégage ».

Entre deux partiels d’économie, Ousmane Wade se balade dans le campus de l’université Cheikh Anta Diop, un livre sur l’histoire du panafricanisme à la main. Le jeune homme porte un tee-shirt noir sur lequel on peut lire « France Dégage », le nom du mouvement qu’il coordonne au sein de la fac. Toutes les associations qui composent ce collectif revendiquent la souveraineté monétaire du Sénégal et des treize autres pays d’Afrique utilisant le franc de la Communauté financière africaine (CFA). Pour ces militants, cette devise incarne la dernière monnaie coloniale au monde. Avec ses « camarades », comme il les désigne, ils se retrouvent souvent sur cet espace du campus appelé « le bois sacré ». Ensemble, ils débattent et organisent diverses actions pour « mener la lutte ». Ousmane, avec plusieurs jeunes de son âge, se sont très tôt intéressés à ces problématiques économiques.

Ce matin-là, un taxi passe devant le petit groupe en klaxonnant. « C’est quoi votre tee-shirt ? », demande le chauffeur. Les jeunes s’approchent. « Notre nom est provocant, mais nous ne sommes pas un collectif xénophobe ou raciste, répond Ousmane. Nous voulons que les gens sachent ce qu’il se passe derrière cette monnaie. »

Sensibiliser la population aux enjeux que représente le franc CFA, tel est l’objectif du mouvement « France Dégage ». Et pour toucher plus d’étudiants, Abdoulaye, en deuxième année de licence d’économie, n’a de cesse de s’activer : « Nous avons créé une antenne du mouvement sur le campus pour être présent dans les amphithéâtres et les logements. On va voir les jeunes, on discute avec eux de nos arguments. » Justement, des arguments, le jeune homme en a plein !

À ses côtés, son camarade Abou Sow hoche la tête. Lui aussi étudie l’économie et s’est intéressé au franc CFA dans le cadre du panafricanisme. Il a rejoint le mouvement « France Dégage » après les mobilisations contre cette monnaie, qui ont eu lieu en 2017, à Dakar mais aussi à Bamako (Mali), Conakry (Guinée) et Libreville (Gabon). Le jeune homme, calme, critique le programme de sa licence : « Nous n’avons aucun cours sur la politique monétaire sénégalaise ! »

Pour ces jeunes militants, le franc CFA reste un frein au développement de leur pays. D’une même voix, ils rappellent qu’en 2015, sur les quatorze États de la zone franc, onze appartenaient à la catégorie des pays les moins avancés (PMA), telle que la définit l’Organisation des Nations unies (ONU).

Sur les murs de l’université Cheikh Anta Diop, un tag « France Dégage » a été dessiné le mois dernier. Photo : Malika Butzbach.

« Le franc CFA est arrimé à l’euro. Sur les marchés mondiaux, sa valeur dépend de la monnaie européenne, explique Abdoulaye en faisant de grands gestes de la main. Mais l’économie sénégalaise est faible, alors que l’euro est une monnaie forte. Ce déséquilibre empêche les exportations et favorise les importations. »

Abou enchaîne : « Ce n’est pas normal que le Sénégal importe tout et n’exporte rien ! » Au contraire, pour Christophe Bigot, Ambassadeur de France au Sénégal, cette monnaie constitue avant tout un outil de stabilité pour le pays.

Le leader de « France Dégage », Guy Marius Sagna, voit chez les étudiants qui rejoignent le mouvement, le signe d’un changement de mentalité. D’autant que pour cet activiste, la lutte contre le franc CFA n’est qu’une lutte parmi d’autres. Avec plusieurs associations, il a lancé le Front pour une révolution anti-impérialiste, populaire et panafricaine.

Ces opposants au franc CFA souhaitent que ce débat soit soulevé pendant la campagne pour l’élection présidentielle de l’an prochain. Tous ont bon espoir, après les mobilisations de 2017 qui ont popularisé le sujet. Cette même année 2017, lors de la campagne électorale en France, trois candidats pour l’Élysée ont eux aussi remis en cause la pertinence du maintien de cette monnaie, Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen.

Malika Butzbach

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