Comment apprendre à filmer des cérémonies religieuses, porter des djellabas sous 37° C et boire des litres de café. Clémentine et Malika se sont immergées durant un week-end dans la religion mouride et la culture Baye Fall.

Minuit moins quart, une belle heure pour un départ. À la gare routière de Dakar, nous montons dans un taxi pour faire plus de quatre heures de route jusqu’à la religieuse ville de Touba, berceau du mouridisme. Un peu avant Thiès, alors que nous somnolons, la voiture s’arrête. Des policiers s’adressent au chauffeur, qui s’énerve. « Il y a un problème parce que ses vitres sont teintées », explique Ousmane, notre guide. Le chauffeur sort du véhicule, se dirige vers le camion des policiers, revient peu de temps après. « Il les a payés, glisse Ousmane. Lorsqu’un chauffeur est arrêté, on lui prend son permis et pour le récupérer, c’est le bordel. Du coup, il les paye. C’est ‘un peu‘ de la corruption. » On continue le voyage sans encombre vers le campement communautaire de Mbacké, où dorment les Baye Fall et les mourides en pèlerinage. On s’endort vers 4h30. Une bonne nuit (ou plutôt une bonne matinée) de sommeil et nous voilà prêtes.

Sur la route principale de Mbacké qui mène à Touba. Photo : Malika Butzbach.

Même les Baye Fall matent le foot

En guise de repas de midi ? Un coca et une longue interview d’Ousmane, surnommé par ses initiales « ONG ». Il nous explique les fondements du Bayefallisme. Lui-même est Bayfall. Une fois que nous avons intégré ces principes, il est temps d’aller voir la ville. On revêt nos djellabas noires pour marcher dans les rues. Puis, on s’arrête chez le Marabout Falou Goussamina, qui nous reçoit entouré de ses disciples et de ses enfants. Nous le saluons, comme le veut la tradition Baye Fall : une prosternation et sa vénérable main portée à notre front. Il nous invite alors à manger devant le match Angleterre-Suède. Une fois assis sur le tapis, un plat de riz à la dinde nous est servi. Sacré honneur ! Les deux toubab que nous sommes sont invitées à manger avec les hommes. Ils nous apportent des cuillères, mais nous préférons manger avec les mains. Plutôt avec la main, droite en l’occurrence car la gauche est réservée à l’hygiène. Nous remercions nos hôtes avant de partir. En sortant de la maison, les disciples du Marabout nous suivent. Ils insistent pour faire des photos. Quand nous quittons Mbacké, nous avons environ une trentaine de selfies dans nos portables.

Selfie Baye Fall. Photo : M.B.

Couvrez moi ce saint que je ne saurais voir

Nous attrapons un mini bus collectif et nous mettons en route pour Touba. Avant de descendre, nous attachons nos cheveux pour les dissimuler sous de larges foulards. Dans cette ville, presque toutes les femmes se voilent mais le type de foulard diffère selon les coutumes. Et puis, il est interdit de boire comme de fumer. « Si les gens veulent une cigarette, ils prennent un taxi pour 100 francs CFA et s’éloignent à la frontière de la ville », nous explique Ousmane.

Un guide nous conte l’histoire de la Mosquée de Touba. Inaugurée en 1963 après 18 ans de travaux, elle abrite le tombeau de Cheikh Amadou Bamba, fondateur du mouridisme. Touba n’est pas contrôlée par le gouvernement. « C’est un peu le Vatican du Sénégal », dit notre guide en souriant. Il nous amène ensuite boire l’eau de la miséricorde, une source qui aurait jailli sous les ordres du fondateur du mouridisme. Il nous en offre une gorgée. Bon, ce n’est pas de l’eau en bouteille, mais ce serait un comble si cette eau bénite nous rendait malade, non ? On boit ! Nous terminons la visite de la ville par le Baobab Sacré. Pour l’atteindre, il faut traverser le marché. On trace notre chemin, tant bien que mal, dans le labyrinthe de petites allées, entre les stands de babioles et de soutiens-gorge coquins. La ville sainte, on vous dit !

Sur le marché, on en prend plein les yeux et les oreilles. Photo : M.B.

Transe à la cérémonie Bayefall

Enroulées dans nos djellabas, nous avons fondu sous le soleil de plomb. Une respiration capillaire s’impose, de courte durée car il faut se rhabiller pour assister à la cérémonie Baye Fall du Magal. Déjà, les incantations résonnent dans la ville. Lorsque l’on arrive, les disciples du Marabout Fallou chantent, les percussions puissantes nous coupent presque le souffle. Difficile de capter l’intensité de l’instant et de filmer des personnes en transe. On en ressort bouleversées.

On n’est pas canon en tenue de cérémonie ? Photo : Clémentine Pawlotsky

Visite à 50 Kilomètres

Dimanche, nous quittons Mbacké. Dans le taxi, les cheveux au vent, alors que la brousse défile à perte de vue, les larmes nous montent aux yeux. On a le sentiment de s’arracher d’un monde parallèle. Après avoir roulé un peu, nous arrivons au Kilomètre 50, un village situé en toute logique à 50 kilomètres de Dakar. Habile. Un autre taxi nous conduit jusqu’à la daara (demeure) du Cheikh Rassoul, le frère d’Ousmane. Une de ses femmes nous accueille. Cette Italienne s’est convertie au Baye Fallisme en 2009 : « J’ai un ami qui a coupé les liens avec moi. Il m’a dit que j’avais trop changé. Moi je suis restée communiste et féministe ! J’ai juste emprunté un chemin très profond vers la spiritualité. » Le chemin à pied pour rejoindre la gare achève nos chaussures.

Avant de reprendre la route pour Dakar, nous avalons un café Touba, le vingtième en deux jours. Mélangé avec du poivre noir, très sucré et chaud, ce café est la boisson fétiche des Baye Fall et des Mourides. En boire un, ça passe, mais vingt… Puis, comme dans tout transport local, la montée dans le bus se fait de manière chaotique. On finit malgré tout par trouver des places sur les strapontins dans l’allée. On rigole, on prend des selfies. « Lorsque l’on voit toutes vos dents, c’est bon signe, rigole Ousmane. Ça veut dire que vous êtes contentes. » Après une expérience pareille, on pourrait postuler chez Colgate.

Pub Colgate dans l’allée du bus. Photo : M.B.
Malika Butzbach et Clémentine Pawlotsky

Pour retrouver l’ensemble des épisodes de la série sur les Mourides

Talibés, la voie de Dieu

Baye Fall: missionnaires de l’Islam mouride

Le chemin spirituel des jeunes Baye Fall

Deux toubab à Touba

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