Quand le rêve devient précarité

Cinéma, audiovisuel ou encore artistique… dans certains domaines d’activités, ce sont les entreprises les plus pailletées qui décident des règles du jeu : contrats inadaptés, demandes de disponibilités trop vagues ou encore salaires ultra variables. Les jeunes qui débutent ont toujours une raison d’accepter d’être payés au lance-pierre ou de ne pas connaître à l’avance leur emploi du temps. Plaisir du VIP, expérience à faire valoir, et bien souvent nécessité.

 

Le mois dernier, Clémentine a signé son 32CDD au prestigieux Opéra de Paris. Depuis 3 ans, elle effectue le travail d’ouvreuse pour cet établissement. Son rôle : accueillir et placer les spectateurs. Elle doit accepter des circonstances parfois compliquées. Impossible pour elle par exemple de connaître son planning à l’avance. Tous les week-ends, elle doit se rendre entièrement disponible pour les séances.

C’est souvent le propre des « métiers-passions », des milieux qui permettent de flirter avec des célébrités ou encore des domaines où les débouchés se font rares : les grands établissements culturels, la mode, le cinéma, l’architecture ou encore le journalisme. Des cercles souvent bien fermés où les employeurs troquent leur aura contre la précarité.

Travailler à tout prix

L’architecture, il en avait toujours rêvé. Pour son diplôme d’état, Paulo obtient les félicitions du jury de son école, une des plus prestigieuses de France. Mais ça ne suffit pas pour se faire recruter. Le jeune homme prospecte pendant 8 mois. Un de ses anciens professeurs finit par le rappeler. Première proposition : un stage. Il refuse. La seconde : on lui demande de prendre le statut d’auto-entrepreneur. Après d’âpres négociations et encore quelques semaines de plus, on lui offre un CDD. Contrat qui court toujours, 2 ans après.

Dans le bureau, 3 patrons associés, 3 CDI et systématiquement au moins autant de stagiaires et d’autoentrepreneurs. Une agence pourtant renommée, qui a gagné de nombreux prix. Mais l’activité varie. L’argent ne rentre pas forcément. La motivation, Paulo la puise dans les 7 années de scolarité qu’il a fait pour en arriver là : « J’ai d’autres options comme aider mon père. Dans tous les cas, j’ai besoin de travailler et je préfère le faire dans un métier pour lequel j’ai étudié. »

Clémentine aussi accepte les conditions de l’Opéra par nécessité. Elle ne peut pas se permettre de ne pas travailler. Elle signe chaque mois des contrats CDD dits « d’usage ». Un type de contrat réservé à certains domaines variés : le déménagement, l’hôtellerie-restauration, l’audiovisuel ou encore le spectacle vivant. Ils ont la particularité de pouvoir être reconduits sans limite, n’obligent pas à respecter de délai de carence entre deux périodes d’emploi et n’imposent pas de payer des indemnités de fin de contrat. La loi précise pourtant que ces contrats doivent être utilisés uniquement « pour des périodes d’accroissement temporaires d’activité ». Dans le cas de Clémentine, l’opéra le plus ancien et prestigieux de France croît visiblement son activité, en continu, depuis 3 ans.

 

De faibles salaires

Tous les mois, l’Opéra en rappelle une trentaine. À leur équipe s’ajoutent environ 60 CDI, et à eux tous, ils assurent les spectacles des salles Garnier et Bastille. Tous ont une autre activité en journée : études, danse, musique, comédie… Contrairement aux employés en CDI, rien n’assure aux CDD un salaire stable. Ils sont payés à l’heure. Une assurance qui n’était autrefois pas garantie dans le métier d’ouvreur, traditionnellement rémunéré au pourboire. Les heures, ce sont celles que l’Opéra de Paris leur concède : pour Clémentine, cela peut passer de seulement quelques soirs, à 35 heures par mois (385€ bruts, 300€ nets environ), et jusqu’à 70 heures (770€ bruts, soit 600€ nets environ). « Ça m’oblige à économiser, car on ne sait pas à l’avance combien de travail il y aura le mois suivant. »

Et pas question d’arrondir cette somme. « Nous n’avons pas le droit d’accepter les pourboires, car on nous paye déjà une prime vestimentaire de 3€ par soir. » Un petit pécule qui doit pouvoir assurer une tenue stricte. Costumes et nœud papillon pour les hommes, tailleurs et escarpins pour les femmes. Clémentine certifie qu’elle a remboursé cet uniforme en quelques mois « parce qu’elle l’a acheté en soldes ».

« Faire des concessions »

Maître Combet, spécialiste en droit de la culture, est catégorique. Clémentine pourrait facilement faire transformer ses CDD en CDI… aux prud’hommes. « L’accroissement d’activité, c’est en fait les besoins de fonctionnement naturels de l’entreprise, puisque ces contrats sont signés du 1erjanvier au 31 décembre. Pour cela, elle devrait les engager en CDI directement. » Des démarches juridiques que Clémentine n’a « ni le temps, ni l’argent » d’entreprendre. C’est un job étudiant, dont elle a besoin pour payer son loyer. Elle refuse de se plaindre « car il y en a des bien pires ».

L’étudiante est en dernière année de master de Politique et gestion de la Culture. Elle est bien consciente que pour travailler dans le milieu culturel, elle devra « faire des concessions » : mais pas comme celles-ci. Elle admet que pour son futur métier, elle refusera probablement de ne pas connaître son emploi du temps à l’avance, ou de ne pas savoir quelle somme tombera le mois suivant.

En revanche, il y a une chose dont elle est sûre. La ligne brille sur son CV. « Ça fait rêver, donc même si c’est un job étudiant, les employeurs posent souvent beaucoup de questions dessus. » Le prestige d’une telle institution valorise considérablement son profil : « les gens voient que j’ai travaillé dans une grosse structure. Ils se disent que je sais comment ça marche. » Un aspect que, d’après Clémentine, l’Opéra ne peut pas ignorer.

Un passage obligé

Cette précarité institutionnalisée s’explique parfois par l’économie des secteurs. Les médias, typiquement, sont particulièrement en crise ces trente dernières années. Un paramètre qui aggrave ce chantage entre notoriété et précarité.

Dans les écoles de journalisme, on apprend vite aux étudiants que la concurrence sera rude. Après deux années d’apprentissage à la télévision publique, Julie est entrée dans ce qui s’appelle dans l’entreprise, le « vivier ». Un passage obligé. Personne n’a obtenu de CDI dans l’entreprise sans être passé par cette étape. La plupart du temps entre 5 et 10 ans. Environ 300 « CDD » sont à la disposition de tous les bureaux régionaux de France Télévisions.

 

« Je ne sais pas dire non »

Ils peuvent être appelés du jour au lendemain, pour remplacer dans les rédactions. « Le mardi à Strasbourg, le jeudi à Limoges… Si on a de la chance, le week-end à Paris. » Un bal qui ne peut durer que 120 jours par an, à raison de 10 jours maximum de suite – ensuite, des carences sont imposées. Le problème principal de Julie est d’avancer les frais. « Je ne sais pas dire non, j’ai trop peur qu’ensuite ils ne me rappellent pas », explique-t-elle.

Julie est originaire d’Ardèche et basée à Paris. Elle est déjà logée dans ces deux régions, et essaye donc de travailler un maximum pour elles. Mais parfois, ces rédactions ferment les vannes et elle doit se rabattre sur le reste de la France. « Mes parents ne peuvent pas m’aider. Si bien qu’en février, je me suis retrouvée fichée à la banque de France car France Télé mettait trop de temps à me rembourser. »

Elle se retrouve sans carte bancaire, à demander aux régions pour lesquelles elle travaille de lui payer ses billets s’ils veulent qu’elle vienne. Même la cantine est trop chère pour elle : un midi, à France Télévisions, une collègue constate qu’elle s’est préparé un Tupperware de riz blanc. « Cette collègue, Maryse, est très puissante car elle a été représentante syndicale. Elle a fait un scandale et j’ai obtenu en quelques heures un rendez-vous avec la responsable des ressources humaines. » Enfin, les remboursements commencent à tomber.

Un système « à la fois génial et vicieux »

« Il faut bien passer par là » ou encore « c’est le jeu »… Un discours entendu dans la bouche de Julie mais aussi celle de Rodrigo. Le cinéma passionne ce jeune franco-argentin. Il y a quelques semaines, il a réussi à « décrocher » – c’est le terme qu’il utilise – son statut d’intermittent. Un statut « à la fois génial et vicieux qui représente tout le nœud de la précarité du cinéma ». Ce régime concernait, en 2017, 272 000 personnes. Il est réservé aux techniciens et aux artistes du spectacle vivant, du cinéma et de l’audiovisuel. L’intermittence du spectacle permet de toucher une allocation chômage, un « cachet », du montant des salaires perçus pendant les périodes de travail, à partir de 507 heures travaillées dans l’année.

Un système qui, selon Rodrigo, encourage des pratiques « limites » de la part des employeurs : « les producteurs savent qu’on a besoin d’atteindre ce quota d’heures… donc ils nous proposent de travailler pour eux bien moins cher que ce qu’on vaut. » Pour lui, « les personnes pour qui je travaille admettent que le reste de l’année, je ferais des projets non payés pour avoir des démos à leur montrer. » C’est à cet égard que l’intermittence est un cercle infernal compliqué à gérer quand on débute car il est extrêmement difficile de tisser des liens avec de nouvelles boîtes de production.

Le jeune assistant réalisateur raconte une autre zone grise. Celle des « permittents » : ceux qui sont encore sous le statut d’intermittent, mais qui sont permanents. Ils travaillent toujours pour les mêmes personnes mais ne sont jamais titularisés d’un CDI. « Mais comme on dit : il vaut mieux ça que rien. »

 

Cool mais précaire

Romy est hôtesse d’accueil pour une entreprise qui l’envoie ensuite dans diverses soirées, séminaires et évènements. Ce job, elle l’a pris « parce qu’il est plus cool que les autres, c’est un peu comme être payée pour aller en soirée ». Au SMIC, elle accepte des horaires hasardeux : « quand je suis arrivée, on m’a dit que je travaillerais jusqu’à minuit. Mais le bar est resté ouvert jusqu’à 6h. Je n’ai rien dit car j’avais peur qu’on me vire », rapporte Romy. Elle connaît rarement ses plannings à l’avance, on l’appelle au mieux la veille.

Romy devrait se sentir honorée de croiser des personnalités comme Vianney ou Kilian Mbappé aux évènements : ils sont le symbole du prestige des agences qui l’emploie. VIP, prestige, recherche d’excellence… des termes qui apparaissent en typographie chic sur tous les sites. L’entreprise Pénélope vante même une politique de ressources humaines qui permettrait des perspectives d’évolution. Parmi les hôtesses, personne n’en aurait vu la couleur.

Pourtant, pour cet évènement où étaient présentes diverses stars, entre footballeurs du PSG et chanteurs pop, Romy et d’autres avaient été triées sur le volet. « Il faut envoyer de nombreuses photos pour être sélectionnée par les commanditaires de l’évènement. » De toute façon « les tenues qu’ils nous prêtent s’arrêtent le plus souvent au 36 ». Une discrimination sur le physique pourtant interdite par la loi. Des méthodes qui sont les mêmes à chaque mission. Sur son site internet, l’agence Pénélope qui fait l’intermédiaire fait pourtant de belles promesses. « L’entreprise s’attache à ce que recrutement et promotion s’effectuent uniquement sur des critères de compétence. »

 

Des petits boulots « pour le plaisir »

Irène fait du mannequinat depuis 2 ans à côté de ses études. Elle n’ambitionne pas d’évoluer dans ce métier. Elle a commencé avec des petites marques locales jusqu’à atteindre quelques sommets. Le dernier en date, un défilé au Palais Bulle pour Pierre Cardin en présence du couturier. Un souvenir qu’elle évoque avec fierté sur plusieurs de ses réseaux sociaux. C’est pour le prestige et avant tout pour le plaisir qu’elle fait ce métier.

Les mannequins exercent une profession très règlementée. Par exemple, impossible de travailler en indépendants. Une agence doit obligatoirement les prendre en charge. Le salaire évolue en fonction des employeurs : « bizarrement, les grandes marques payent moins bien. » Ces multinationales savent qu’elle rendent les mannequins plus rentables quand elles apparaissent sur les CV. N’en reste pas moins que le métier est surtout très instable : « Tu as beau être le top en vogue, tu ne sais pas si tu travailleras encore dans 1 an. » Le succès n’est jamais assuré.

MD

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