La City joue des coudes pour rester sur le podium

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En sortant de l’Union européenne, le Royaume-Uni doit renoncer à son passeport financier. Une catastrophe pour la City de Londres, qui pourrait perdre son rang de première place financière mondiale.

« Les financiers de la City auraient voulu se réveiller et constater que le Brexit n’avait été qu’un cauchemar », explique Viviane de Beaufort, directrice du Centre Européen de Droit et d’Économie, le centre de recherches de l’Essec. Et pour cause : en sortant de l’Union européenne (UE), la City de Londres perd son passeport européen. C’est un cataclysme pour la première place financière mondiale, en passe de délocaliser des milliers d’emplois et de perdre d’importants avantages financiers.

Assumer les conséquences de la sortie du marché unique

La fin du passeport financier efface en effet le droit pour les institutions financières britanniques de vendre leurs produits et leurs services à l’intérieur de l’Espace économique européen (EEE). Une perte considérable, puisque l’EEE compte 31 pays, dont l’Islande, le Liechtenstein et la Norvège. Or, un cinquième du chiffre d’affaires du secteur financier britannique dépend directement de ce droit au passeport, selon le cabinet de conseil Oliver Wyman.

Un cinquième du chiffre d’affaires du secteur financier britannique dépend directement du droit au passeport financier.

Le Royaume-Uni et l’UE doivent donc rédiger un nouveau traité. Cependant, l’UE n’est pas prête à passer un accord trop favorable : pour elle, si la couronne a décidé de sortir de l’Union, elle doit assumer les conséquences de la sortie du marché unique.

La tentation du « Ceta plus plus »

« Ce que nous voulons, c’est un accord de libre-échange ambitieux et exhaustif, allant au-delà de tout modèle existant » affirme Michael O’Shea, conseiller à la politique européenne de la City of London Corporation, le gouvernement local de la City. « Cela serait un accord en vertu duquel les prestataires de services financiers dans l’Union européenne et au Royaume-Uni auraient mutuellement accès à leur marchés respectifs après le Brexit », ajoute-t-il.

Cette situation équivaut en réalité à un « CETA plus plus »*, évoqué par Charles Michel, Premier ministre belge, et David Davis, ministre britannique en charge des négociations du Brexit, qui avait renchéri en utilisant le terme de « CETA plus plus plus ». Il s’agirait d’un accord de libre-échange de grande envergure, à l’image du CETA, auquel serait ajouté un volet financier. Ce « super accord » permettrait ainsi aux prestataires financiers britanniques de conserver l’accès à l’EEE.

Si un tel accord est mis en place, ce ne sera néanmoins pas avant 2021, comme le stipule le calendrier des négociations. Une période de transition de deux ans est en effet possible, et envisagée par Theresa May, Première ministre britannique. « Ce délai offre la meilleure continuité et la meilleure assurance légale aux acteurs du marché, mais aussi aux consommateurs », argumente Michael O’Shea.

Pour le moment, il n’existe pas d’accord d’échange qui concernerait les services financiers.

Un « CETA plus plus » n’est cependant pas prévu dans les textes, comme l’a rappelé Michel Barnier, négociateur en chef chargé du Brexit au sein de la Commission européenne. « Il n’existe pas d’accord d’échange qui concernerait les services financiers », a-t-il en effet déclaré le 18 décembre, à l’occasion du déclenchement de la deuxième phase des négociations sur le Brexit. Les lignes rouges de l’UE, à l’heure actuelle, « ont été choisies par les Britanniques eux-mêmes », selon M. Barnier, qui a précisé « qu’en quittant le marché commun, ils perdaient leur passeport financier ». Et Viviane de Beaufort de conclure : « Je ne vois pas, de toute façon, comment le Royaume-Uni peut garder les privilèges du droit communautaire tout en régulant moins. »

Vers un « Singapour-sur-Tamise » ?

Dans son bras de fer avec l’UE, le Royaume-Uni dispose pourtant d’une dernière carte à jouer : la possibilité de se transformer en « Singapour-sur-Tamise ». En coupant dans sa réglementation nationale, Londres peut devenir un paradis financier, voire fiscal, et mener une concurrence déloyale aux entreprises européennes.

Cependant, le pays n’a pas forcément intérêt à déstabiliser un système financier dont il profite largement. À ce jour, la réglementation financière britannique est totalement alignée sur les directives européennes. S’en éloigner réduirait les flux financiers traversant la Manche. Après avoir déjà transféré une partie de leurs effectifs sur le continent européen, des établissements bancaires internationaux attendent l’aboutissement des négociations sur les régulations financières. En cas d’absence d’accord, Morgan Stanley ou la banque japonaise MUFG pourraient décider d’une éventuelle seconde vague de transferts, comme l’explique Les Echos.

Une question se pose alors : le repli fiscal de Londres relève-t-il du bluff ou d’un scénario envisageable ? En tout état de cause, l’UE doit rester mesurée dans ses ambitions de rapatrier des flux financiers vers ses capitales, au risque de déboucher sur une situation perdant-perdant.

Yann Fournier-Passard, Maud Le Rest et Théophile Vareille

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