Les dangers du tout-numérique pour les élèves

Pour Karine Mauvilly, co-auteure du livre Le désastre de l’école numérique, le numérique pose problème car il fait baisser la capacité d'attention. ©La classe de Marion

Surveillance, problèmes d’attention, coût environnemental… Le numérique, par-delà ses promesses d’autonomie, de créativité et de responsabilité pour l’élève, peut se révéler nocif pour leur scolarité et leur développement.

Depuis 2015, les collèges français remplacent le cahier de texte par l’espace numérique de travail (ENT), un portail internet éducatif permettant d’accéder à un ensemble de services numériques. Sur l’ENT sont disponibles les devoirs ou encore les remarques des professeurs. Il rassemble les données et statistiques relatives à la scolarité de l’élève, partant de ses comportements jusqu’à l’ensemble de ses notes.

Karine Mauvilly, co-auteure du livre Le désastre de l’école numérique (Seuil, 2016) et ancienne professeure en collège, alerte sur les dérives de ce tout-numérique.

« Aujourd’hui les élèves sont intégralement fichés sur l’ENT, on peut suivre leur parcours de la maternelle au lycée. »

Selon elle, cette base de données rend plus probable l’émergence d’une société de la surveillance. Mais pour Elsa, élève en 3e au collège Cantelande à Cestas (Gironde), le côté pratique de l’ENT l’emporte sur ses défauts en termes de protection des données personnelles. « Avant, on avait un carnet à faire remplir par les professeurs. Maintenant, c’est plus facile, on peut tout voir directement sur l’ENT : cours, devoirs, notes… »

Un temps de sommeil en baisse

Cette numérisation des informations scolaires serait d’après l’auteure une incitation supplémentaire, pour l’élève, à passer plus de temps en ligne. Or, comme le note Karine Mauvilly :

« La capacité d’attention baisse. En même temps, le temps et la qualité du sommeil s’amenuisent. La présence d’un écran dans une chambre d’enfants diminue son temps de sommeil de 20 minutes par jour. On se retrouve avec des enfants qui dorment le matin sur leur table et qui sont très excités à d’autres moments. Cela impacte directement l’apprentissage. »

Dans son étude « Students, computers and learning – Making the connection » datant de 2015, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) révèle que les élèves qui utilisent très fréquemment les ordinateurs ont de bien pire résultats que ceux qui les utilisent moins.

« Le ludique n’a pas réponse à tout »

Avec le numérique arrive également la promesse que l’on apprendrait mieux en jouant. Le numérique permettrait d’utiliser les mécanismes du jeu dans l’enseignement. Ce à quoi Karine Mauvilly répond :

« Le numérique n’a pas le monopole du ludique. Qu’ont fait les enfants tout le 20e siècle ? N’y avait-il pas des pédagogues capables de faire apprendre en jouant sans ordinateurs ? »

Cette enseignante insiste sur une caractéristique de l’école, d’après elle fondamentale : « Dans le milieu scolaire, il y a un côté barbant qui permet précisément d’enseigner aux enfants des choses qu’ils n’iraient pas apprendre par eux-mêmes. Le ludique n’a pas réponse à tout. Il faut surtout apprendre aux enfants à se concentrer suffisamment. »

Aujourd’hui, les recherches scientifiques peinent encore à mesurer l’impact concret de l’exposition aux écrans. Par exemple, les conséquences des ondes sur le développement du cerveau des enfants sont à l’heure actuelle incertaines. Certains disent qu’il est donc fondamental pour l’école de s’inscrire avec prudence dans le virage numérique.

Aujourd’hui, le développement durable devient un enjeu majeur d’éducation pour les nouvelles générations. Mais l’équipement en matériel numérique des quelque 13 millions d’écoliers, collégiens et lycéens augmenterait fortement l’empreinte environnementale des jeunes Français. En effet, selon le Joint Research Centre (JRC), la consommation d’énergie d’un ordinateur portable est responsable de 400 kg de gaz à effet de serre équivalent CO2. De belles perspectives de croissance pour les constructeurs, mais également un coût environnemental non-négligeable.

Julie Ginesty

 

Contre le numérique, certains professeurs entrent en résistance

Face au rouleau compresseur politique et institutionnel du plan numérique pour l’éducation, la marge de manœuvre des « professeurs critiques » se réduit un peu plus chaque jour. Les plus déterminés d’entre eux essaient malgré tout de faire entendre leur voix. En décembre 2015, une trentaine d’enseignants de collèges et de lycées lançaient l’Appel de Beauchastel. Leur mot d’ordre ? « Être avec nos élèves, et non servir d’intermédiaires entre eux et les machines » et, surtout, « enseigner, et non exécuter des procédures ». « Nous appelons tous les personnels des établissements d’enseignement déjà réticents à faire connaître leurs raisons et à signer cet appel », écrivent-ils encore. Joël Decarsin est professeur d’Arts Plastiques à Aix-en-Provence, son constat sur la réforme du numérique est sans appel : « C’est un véritable cancer. On uniformise les élèves, on les aliène totalement à la technique. En résulte des difficultés à se concentrer. J’enseigne depuis 35 ans et j’ai vu l’évolution des élèves. Aujourd’hui, ils n’arrivent plus à se concentrer plus de quelques minutes. C’est une tragédie totale. »

 

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