Supermarchés connectés ou courses sur internet : le numérique fait évoluer l’achat

ACHETER ... AU SUPERMARCHÉ

On a testé pour vous : le Supermarché Connecté

Le groupe Carrefour est en plein développement de nouveaux services numériques. Nous avons voulu voir cela de nos propres yeux et avons visité pour vous le magasin de Villeneuve-la-Garenne situé dans le centre commercial Qwartz, qui vante un « shopping connecté à vos envies ».

A notre arrivée, le Carrefour de Villeneuve-la-Garenne paraît tout ce qu’il y a de plus conventionnel. Ce fleuron de technologies connectées ne contient ni robots, ni réalité virtuelle. Le magasin du futur semble bien ancré en 2017, avec toutes les limites du présent, mais aussi tous les bugs. Le premier survient d’entrée de jeu : le wifi du magasin ne fonctionne pas. Un peu dommage tout de même.

La borne de recettes numériques est le premier service fonctionnel que nous avons croisé. Nous avons ainsi pu nous envoyer par mail la recette du «Merveilleux au chocolat» et imprimer celle du «Sauté de bœuf aux pois gourmands». Un outil loin d’être révolutionnaire, mais qui a le mérite d’être sensé : le premier usage d’internet pour l’alimentation est la recherche de recettes.

Après ce premier succès, nous avons testé les bornes indicatrices de prix, présentes partout dans le magasin. L’une d’elles semblait néanmoins bloquée, et son maniement était loin d’être une évidence. Ne désespérant pas et continuant notre investigation, nous en avons finalement trouvé une deuxième, qui cette fois fonctionnait. Le prix du produit a pu nous être indiqué avec efficacité. Il était de toute façon clairement indiqué sur l’étiquette.

Des employés peu informés

L’application Carrefour & moi, que de multiples panneaux invitent à télécharger, est censée permettre de trouver le chemin vers un produit dans le magasin et l’on peut flasher un QR code pour appeler le référent d’un rayon. Problème: ces services sont dépendants du wifi, toujours aux abonnés absents.

Las de toutes ces déconvenues, nous avons demandé l’aide des salariés du magasin. Ils n’avaient pas l’air très au fait de ces services numériques. La majeure partie d’entre eux ne savait même pas nous dire le nom de l’application ni à quoi elle servait. Une des employées a néanmoins pu nous indiquer un miroir électronique situé au rayon vêtement.

Aussitôt rendus sur place, nous avons testé ce nouveau gadget. Son principe est simple : un décalage de cinq secondes de l’image renvoyée permet de se voir de dos. Apparemment, cela servirait à voir le rendu du vêtement que vous essayez sous tous les angles possibles. Bon, on vous l’avoue, on est restés sceptiques sur la réelle utilité de cet engin, mais il est lui aussi assez amusant.

Une autre borne interactive permet quant à elle de customiser et d’imprimer nos photos, que ce soit sur carte SD ou même directement de notre portable, et cela instantanément. Certes, l’utilité est toute relative, mais la prise en main est cette fois intuitive et le résultat amusant.

Le miroir permet même de partager les photos prises lors de ses essayages sur Facebook ou par mail. Du moins en théorie. En pratique, c’est un échec. Le miroir nous a indiqué que le wifi était trop lent pour permettre l’envoi.

Plus amusant qu’utile pour le moment, la numérisation des supermarchés a encore de longs jours devant elle avant d’apparaître révolutionnaire. Pour l’instant, cela ressemble à de simples gadgets, avec lesquels on prend certes plaisir à jouer. Du moins, quand ils fonctionnent.

Léonore Charpentier et Jean-Loup Delmas

Pierre Mousnier : "Le numérique a tout à fait sa place dans l'alimentation"

L’application FAR scanne les produits alimentaires et liste l’ensemble des aliments contenus. Pour son cofondateur, s’il n’y a pas de révolution numérique à proprement parler, il faut prendre le train en marche de la société des services.

Convictions religieuses ou éthiques, allergies, intolérances… les raisons de scruter attentivement la liste d’aliments de chaque produit au supermarché ne manquent pas. En France, de 2010 à 2015, la population présentant des allergies alimentaires a doublé : elle compte désormais 3,5% des adultes et 8% des enfants de l’Hexagone, selon un rapport de l’Anses (Agence nationale de la sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail). Si on rajoute à cela les personnes refusant certains aliments par conviction, c’est près de 30% des Européens qui bannissent certains aliments de leur assiette. Près de 12,7 millions de personnes seraient concernés en France.

Un véritable marché qui a forcément attiré les start-ups numériques. L’application FAR permet par exemple de scanner les produits, et indique directement les produits bannis de l’alimentation de son utilisateur (qui peut choisir entre 16 régimes déjà établis ou en créer un lui-même). Pierre Mousnier, co-fondateur de la start-up, lui même-allergique, a réalisé une démonstration de son produit.

L’application, présente lors du foodhackaton il y a un an, compte pour le moment un millier d’utilisateurs en France. Un bon début selon Pierre Mousnier qui considère que la révolution numérique et des services n’a pas lieu d’être, même si les modes de consommation changent.

Léonore Charpentier et Jean-Loup Delmas

ACHETER ... SUR INTERNET

La vente numérique sera plaisir, ou ne sera pas

Parmi les ventes numériques, l’alimentation est à la traîne. Difficile sur Internet d’activer l’un des piliers de notre rapport à la nourriture, et donc de son achat : le plaisir.

 

Pour le moment, la vente de nourriture sur Internet se frotte au refus des consommateurs. © Pixabay

Manger est un plaisir pour 92% des français selon un sondage Harris Interactive de 2010. Hédoniste de nature, et particulièrement à la table, le gaulois considère d’ailleurs le fait de savourer son plat préféré comme l’une des actions qui le rendent le plus heureux dans la vie (49% des sondés), juste après le cocooning (55%) et le sexe (73%).

Cette notion de plaisir et de satisfaction dans l’alimentation est l’un des grands enjeux des modes numériques. Même pour la livraison en ligne, un sondage YouGov de janvier 2017 indiquait que ce n’était ni le fait de ne pas cuisiner (38%) ni le manque de temps (31%), mais bel et bien le plaisir (48% des sondés) la source de motivation principale pour commander sur internet.

Pour autant, plaisir et numérisation font parfois mauvais ménage. «Un produit alimentaire s’achète d’abord sur une base multi-sensorielle. Or, même si des progrès ont été faits pour augmenter la richesse de l’expérience en ligne (avec une musique, une photo ou un film) , il est difficile de restituer la stimulation olfactive, gustative voire tactile que l’on peut avoir dans un magasin physique», explique Joël Brée, doctorant en sciences de gestion. Un sondage Isops de 2013 montrait que 89% des Français préféraient les achats alimentaires en grande surface plutôt que sur internet.

Il suffit de voir quels aliments sont les plus achetés sur internet. Les sept premières catégories sont principalement des surgelés, et aucun des aliments présents ne peut se sentir ou se toucher en magasin. Ils sont tous produit à l’identique et en série. Les produits frais sont eux totalement absents de ce classement.

Malgré leur écrasante préférence aux yeux des Français, les courses matérielles n’ont plus la côte. Un cinquième des consommateurs considérait cela comme une corvée en 2010, deux fois plus qu’en 1986. Un désamour dans lequel pourrait s’engouffrer le numérique. Surtout que les courses sur la toile, si elle ne représente actuellement que 0,6% du total des achats alimentaires, peuvent plus s’associer avec l’hédonisme que les courses matérielles. «La navigation sur le web est pour beaucoup de gens une source d’expérience immersive importante. Naviguer de sites en sites est un véritable plaisir, au même titre que le shopping que l’on va faire dans un magasin physique», commente Joël Brée. Dès 1993, des études démontraient que l’immersion sur internet produisait des effets positifs, et donnait envie au consommateur de toujours plus renouveler l’expérience.

Pour l’économiste Pierre Combris, directeur de recherche à l’INRA, il n’y a aucune raison que la vente numérique ne conquiert pas l’alimentaire comme elle a gagné le reste des marchés. «Si les modes de consommations numériques permettent un gain de temps et des achats plus agréables, ils deviendront des éléments phares de l’alimentation».

Compenser le plaisir de toucher par celui de surfer, c’est donc l’objectif des géants de la distribution. Les catalogues numériques, toujours plus exhaustifs et plus longs, offrent aux consommateurs une nouvelle satisfaction qui pourrait remplacer le labeur des courses. Et tant pis pour le contact délicat avec les produits frais en magasin.

Jean-Loup Delmas

Les circuits courts, alternative ou modèle?

DR VisualHunt

Les circuits courts alimentaires sont à la mode. Manger local , c’est leur credo. Et la tendance est à l’achat en ligne et à la livraison à domicile. Les circuits courts pourraient-ils court-circuiter les supermarchés traditionnels?

« Vos courses de produits extra frais, en direct des petits producteurs locaux, et livrées à la maison. What else ? » : c’est ce que propose le site de circuit court « Le comptoir local » à ses clients. Ces dernières années, de nombreuses plateformes proposent aux consommateurs d’acheter en ligne et de se faire livrer à domicile des produits locaux. Sur le papier, il y a de quoi s’en réjouir. Mieux informés sur nos fruits et légumes, nous pourrions également participer à soutenir une production plus respectueuse de l’environnement. Ce modèle de distribution et de consommation visant à recréer un lien étroit entre producteurs et consommateurs pourra-t- il devenir la norme?

Une prolifération de circuits courts

« La Ruche qui dit oui » est sans doute le circuit court alimentaire le plus connu en France. Le principe : le consommateur commande en ligne son panier de produits fournis directement par le producteur, puis il va les chercher chaque semaine dans un relais, une Ruche, proche de chez lui. D’autres sites comme Le comptoir local.fr vous proposent même la livraison à domicile des produits. Il y a aussi Monpotager.com qui propose aux consommateurs la livraison à domicile des légumes issus d’un potager personnalisé, cultivé par un producteur de la région. De quoi individualiser encore davantage le lien du consommateur à la terre.  Rapprocher le consommateur du producteur local par un lien étroit, améliorer le partage des valeurs, réduire l’impact du transport : c’est le but des circuits courts. Et au cœur de leur développement, leurs sites internet servent de plateforme de commande et d’information sur l’origine de leurs produits censés être la plus proche possible du lieu de livraison.

La prolifération des réseaux et initiatives locales pour s’alimenter de manière responsable est telle qu’il existe même à présent un site qui les référence : Moveeat.com géolocalise des produits fermiers locaux issus d’une agriculture durable. Thibault Marlzoff fondateur de la start-up Mooveat explique que « le public visé est un public citadin qui souhaite diversifier son approvisionnement et est souvent pressé. Lorsque le citadin se déplace en weekend, il souhaite pouvoir consommer des produits du terroirs. En milieu rural, cela permettrait de mettre en valeur le travail des producteurs, et en cela Mooveat apporte un volet pédagogique ».

L’achat en ligne, l’avenir des circuits courts

Le comptoir local, La Ruche qui dit oui, Mon potager… Tous proposent à présent de passer commande en ligne. De quoi séduire les consommateurs. Perrine Dulac est cofondatrice du collectif Court Circuit, qui travaille à promouvoir les circuits courts de distribution alimentaire dans le nord-ouest de la Vendée. Cette association regroupait initialement des amis et voisins. La formule fait de plus en plus d’adeptes et le collectif se retrouve dépassé par la logistique. “Chaque participant envoyait hebdomadairement sa commande par courriel. La charge de travail est devenue vraiment contraignante. Nous avons alors décidé de nous lancer dans l’utilisation de la plateforme de commande développée par Open Food France. Elle permet de passer commande en ligne en ayant accès à la liste des produits disponibles. » Aujourd’hui, l’association regroupe 400 familles et 30 producteurs. Un succès dopé par cet outil: « sans avoir de chiffres précis, la consommation a augmenté. Cela s’explique sans doute par le fait qu’avant il fallait se rappeler des produits pouvant être commandés. Maintenant l’accès à la liste se fait en quelques clics ».

DR La Ruche qui dit oui

Pour Pierre Wallet, chercheur en économie à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), la généralisation de l’achat en ligne ces dernières années incite davantage les consommateurs, notamment les citadins CSP+ à utiliser les circuits courts. Selon le chercheur, la livraison à domicile sera amenée à se développer dans les circuits courts alimentaires, à l’inverse des drives. Certains relais ou ruches de la Ruche Qui Dit Oui ont déjà fermé. D’autant que ces sites attirent des consommateurs, « plus urbains et donc plus pressés ». Des citadins qui désirent consommer de façon plus écologique et savoir ce qu’il y a dans leur assiette.

 Un modèle écologique à nuancer

Pour autant, les circuits courts ne sont pas un modèle 100% écologique. Il faut prendre en compte le coût du dernier kilomètre, notamment en termes d’empreinte carbone analyse Pierre Wallet. La distribution de ces produits locaux peut s’avérer plus polluante, à cause de la multiplication de petites distances parcourues. Certes, la grande distribution importe des produits de loin, mais elle transporte en grosse quantité, ce qui optimise l’empreinte carbone.
Il n’est pas prouvé que les circuits courts soient systématiquement plus écologiques affirme l’économiste avant de relativiser il faut tout de même avoir un regard global et ce qui pollue le plus dans l’alimentation c’est tout de même la production. Les circuits courts font la part belle à une agriculture moins polluante et soutiennent une économie locale.

Les circuits courts, un complément avant tout

Pour autant, les circuits courts ne remplaceront pas tout de suite les supermarchés classiques. Pour Thibault Marlzoff fondateur de la start-up Mooveat « il n’y aura jamais 100% de circuits courts alimentaires, car les lois n’interdisent pas la vente et la consommation de produits venant de loin. Tout n’est pas non plus cultivé en France ». Pour lui, c’est également un choix que tous les consommateurs ne vont pas faire. Un avis partagé par Pierre Wallet, pour qui « les circuits courts permettent surtout de faire des courses complémentaires. Les utilisateurs de ces plateformes continuent souvent d’aller dans les supermarchés plus classiques ».

« Du côté des consommateurs, les circuits courts mobilisent facilement » indique Perrine Dulac, du collectif Courts Circuits. Pour elle, « le manque de producteurs locaux est également un frein à la généralisation de ces circuits. » Le modèle de consommation alimentaire basé sur les circuits courts de distribution reste en devenir. « Pour continuer sur cette lancée, il faudra soutenir les producteurs d’aujourd’hui et encourager les jeunes producteurs à se lancer » indique-t- elle. Si les circuits courts présentent de nombreux avantages, il semble donc qu’ils resteront davantage une alternative ou un complément, et non un modèle généralisable.

Manon Roulleau et Oumeïma Nechi

La Foodtech, un marché en pleine expansion

Dans le monde de la distribution, la concurrence est rude. De nombreuses start-up numériques de livraisons de repas, comme Foodchéri, installée à Montreuil, essayent de se distinguer pour continuer à exister.

Albane concocte de jolis plats. Pas pour les manger, mais pour les prendre en photo. Cuisinière, elle réalise des plats dont les clichés seront mis sur l’application Foodchéri, située à Montreuil. Cette start-up produit des plats préparés et les livre aux particuliers.

Et tout ce qui mijote dans la petite cuisine d’Albane, située au premier étage, est reproduit au rez-de-chaussée dans de grandes cuisines sur 500m². Sous les pieds de la cuisinière, d’autres petites mains s’activent pour honorer toutes les commandes. Les plats de chaque jour sont réalisés la veille. Epluchage de courge doubeure (butternut), concoctage de la purée, et empaquetage des plats préparés… la cadence est soutenue pour assurer la sortie quotidienne des 2500 assiettes. De cette cuisine ils seront amenés dans la capitale pour être livrés plus rapidement.

Numérique et alimentation, un secteur porteur

Mais Foodchéri n’est pas seule start-up de distribution sur le marché de la FoodTech (ensemble d’entreprises qui utilisent le numérique dans l’alimentation). Depuis quatre ans, et le lancement de l’application Deliveroo, leader actuel du marché, «nous sommes dans une phase d’explosion du secteur de la distribution de plats préparés», commente Pierre Combris, économiste et directeur de recherche à l’Institut national de recherche agronomique (Inra). Désormais, une trentaine d’entreprises existent en France et le secteur représente 1,7 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2016, selon NDP Groupe.

Alors si certaines entreprises – comme Deliveroo – dégagent des marges importantes, à Foodchéri, «nous avons encore besoin de levées de fonds pour nous maintenir à flots», explique Caroline Vignaud, la chargée de développement. «Mais la croissance est saine. Nous allons bientôt même déménager dans des locaux beaucoup plus grands.» Désormais les cuisines sont devenues trop petites. Dans la partie production, palettes et personnel se cognent régulièrement. «Là on se marche tout le temps dessus. Nous avons hâte d’avoir plus d’espace», explique un chef d’unité en cuisine.

Diversifier les repas livrés

Ce déménagement est un pari risqué. Si le secteur est en croissance constante (+20% entre octobre 2016 et mars 2017, toujours selon NDP Group), c’est parfois au prix de faillites. En août 2016, l’entreprise «Take eat easy» a mis la clef sous la porte. De même, «Popchef, qui était un de nos compétiteur direct (avec une production de l’assiette et une livraison identiques aux nôtres), a également arrêté de faire des livraisons», explique Caroline Vignaud, inquiète.

«Pour espérer survivre dans le monde de la FoodTech, il faut que les start-up soient capables de bien segmenter les marchés. Ainsi, elles offriront des produits différenciés qui collent aux besoins des consommateurs», explique Pierre Combris. Foodchéri est axée sur trois segments qu’elle estime porteurs, selon Caroline Vignaud : «Les produits de saisons, la consommation de fruits et légumes, et la réduction de la quantité de viande dans les plats».

L’entreprise espère encore progresser sur plusieurs aspects environnementaux pour gagner de nouvelles parts de marché. «Concernant l’anti-gaspillage, quand cela est possible, nous remettons les plats de la veille en vente le lendemain», conclut Caroline Vignaud.«Nous réfléchissons maintenant à d’autres initiatives environnementales. Par exemple, nous allons bientôt informer les consommateurs sur l’empreinte carbone de chaque plat consommé. Mais il reste encore beaucoup de choses à faire !»

Aurélie Franc