Et si la vraie modernité c’était le retour à la Terre… ?

Il est désormais possible de produire sa nourriture chez soi. Grâce au numérique, les consommateurs peuvent devenir producteurs. Allier le monde du numérique avec celui du végétal et de l’animal est un réel challenge. La symbiose sera-t-elle au rendez-vous ?

L’aquaponie connectée révolutionne les potagers

Une serre d’aquaponie connectée, c’est la drôle d’idée qu’a eu la start-up Myfood pour conquérir les citadins en mal de verdure. Allier numérique et aquaponie pour permettre aux citadins de se nourrir de façon écologique. De quoi conquérir des utilisateurs, des particuliers aux entreprises.

« J’ai trois serres quand même et la petite dernière c’est celle connectée » annonce fièrement Michel Gavaud en entrant dans son jardin. Habitant de Rueil-Malmaison, ce passionné d’agriculture profite de son grand jardin pour cultiver toutes sortes de légumes. « Je suis un paysan dans l’âme, alors j’ai besoin de cultiver ». En juillet dernier, il s’est équipé d’une serre Myfood. Une serre digitale de 22m² qui accueille un système d’aquaponie connectée à une application. Il a également pris en option des bacs de plantation en permaculture, c’est-à- dire un système traditionnel qui prend plus en compte l’écosystème. L’œil bleu vif et souriant, Michel Gavaud se dit « bricoleur, expérimentateur ». C’est certainement ce côté ludique de l’aquaponie digitale qui l’a attiré. Mais avant d’entrer dans la serre high-tech, il tient à nous présenter ses carpes japonaises dans l’étang au fond du jardin. « J’aime les poissons !» lance-t- il gaiement en leur donnant à manger. « Bon mais vous n’êtes pas là pour ça » continue-t- il avant de s’acheminer de l’autre côté du jardin vers cette serre Myfood à la verrière transparente. En y entrant, une chaleur se dégage. La température est bonne, à l’inverse du froid hivernal qui glace le jardin extérieur.

L’aquaponie, un système complexe

« L’aquaponie c’est un système compliqué. Le plus important dans ce système de culture ce sont les poissons » explique cet ancien formateur en logistique. La serre, achetée pour près de 10 000 euros en juillet dernier n’est pourtant pas très fournie. « Bon vous êtes venues à la mauvaise saison. Là c’est l’hiver » précise-t- il. « En plus, une serre d’aquaponie nécessite beaucoup de travail pour commencer à porter ses fruits : il faut en général de 6 mois à un an d’acclimatation ». «On va nourrir les poissons tiens ! » lance-t- il, sourire malicieux en coin. Il lance alors des petites granules dans l’eau noire de la serre. « Vous ne verrez pas les poissons parce qu’une solution chimique noircit l’eau. Mais ils sont là. J’en ai une vingtaine, que des poissons rouges ! ».

Il faut surveiller le pH et la température de l’eau ainsi que la nourriture des poissons. C’est primordial car l’ammoniaque contenu dans leurs déjections va être transformée, grâce à des bactéries contenues dans l’eau, en nitrites puis en nitrates, nutriments essentiels à  l’accroissement des plantes. « L’aquaponie permet surtout de cultiver des légumes à feuilles » indique ce passionné en nous montrant les quelques salades qui ont poussé.

« Après, l’eau est pompée et remonte jusque dans les tours de croissance » continue Michel Gavaud. Ces tours de croissance sont de longues colonnes blanches accrochées au-dessus des bassins à poissons. À l’intérieur, poussent des salades. « Bon pour l’instant je n’ai pas encore grand chose. L’aquaponie c’est aussi beaucoup d’expérimentation ». Et cette expérimentation s’applique également au côté digital pour notre expérimentateur en herbes.

Combiner digital, animal et végétal

« Pour le côté digital de Myfood, il y a un petit boîtier collé au bassin du système. Avec deux sondes immergées dans l’eau : une sonde pour mesurer le pH de l’eau et une autre pour la température. Bon mais comme j’ai confiance dans le digital, j’ai aussi rajouté un thermomètre manuel » ironise-t- il. Au-devant de la serre, un système de prises conséquent attire le regard : « J’adore expérimenter. Donc ça c’est moi qui l’ai bricolé. J’y ai mis quelque chose pour réguler la température et un disjoncteur pour allumer les trois lampes LED que j’ai au-dessus des tomates. Comme ça, les légumes reçoivent de la lumière même la nuit en période hivernale» explique-t- il. Les tomates, elles sont cultivées en système plus traditionnel de permaculture. « Myfood vend également des bacs en permaculture parce que c’est plus facile à prendre en main» explique-t- il avant d’ajouter « Il faut savoir que c’est très compliqué l’aquaponie. Il faut faire collaborer le monde du digital, avec le monde animal et végétal. Alors vous voyez j’expérimente, et j’ai fait plein de bêtises à tel point que j’ai eu trois inondations déjà !» nous lance-t- il, en riant. « Du coup on discute beaucoup avec les copains de Myfood de ces expérimentations ».

 

Un réseau numérique pour s’améliorer et s’entraider

La serre est aussi connectée à une application et un réseau social dédiée aux utilisateurs de serres. « On s’entraide beaucoup » nous explique Michel.
L’application permet d’avoir les mesures exactes sondées, et mises à jour toutes les 10 minutes. Le réseau social lui permet à tous d’échanger sur leurs expérimentations et sur les problèmes rencontrés.
L’aspect communautaire est au cœur du projet de la start-up Myfood qui commercialise les serres. « Le projet est en développement. Chaque remarque des utilisateurs nous permet d’améliorer le système » explique Mickaël Gandecki, l’un des trois fondateurs de la start-up, électricien de formation.

Commercialisées depuis 2017, à 8000 euros pour les plus grandes, les serres nécessitent parfois d’investir plus en fonction des besoins et des envies de chaque utilisateur.

Mais elle séduit de plus en plus d’apprentis-agriculteurs, appelés « citoyens pionniers » par la start-up fière de « commercialiser à présent dans plusieurs pays européens. » En Allemagne, Belgique, Espagne, Tunisie, de nombreuses personnes sont conquises. Pour l’instant, les serres vont de 3m² à 22m² et sont surtout destinées aux particuliers et aux entreprises : « le digital facilite l’utilisation de l’aquaponie aux néophytes notamment. L’idée c’est de leur permettre de produire leur propre nourriture au niveau local et de façon écologique » explique son créateur.

Et la start-up a pour projet d’en créer de plus grandes à destination des maraîchers notamment. Après la conquête de l’agriculture urbaine, la serre connectée se lance donc à l’assaut de l’agriculture rurale.

Pour Simon Eicher, formé à AgroPariTech et créateur d’une serre d’aquaponie au Vietnam dans le cadre du projet Let’s Grow : “ L’aquaponie est une technique agricole vraiment prometteuse. Elle répond à tous les enjeux sans conséquences néfastes contrairement aux autres types d’agriculture. Elle résout les problèmes de rejets d’intrants dans l’environnement, assure une stabilité du rendement et l’optimisation de la production au m² , utilise un système léger et
compact. » Mais il existe également de vrais points faibles : «  la faible rentabilité économique, rend l’aquaponie peu accessible. Il faut être très fort techniquement ! ». Une difficulté confirmée par Michel Gavaud : « Il faut aimer expérimenter et faire plein de bêtises ! Ca prend clairement plus de temps qu’une demi-heure par semaine.»

Manon Roulleau et Oumeïma Nechi

Quand le digital s’empare de l’agriculture urbaine

Photo by Lufa Farms on Visualhunt / CC BY-NC-SA

Consommer des aliments produits localement est une tendance en vogue chez les français. Le développement des circuits courts dans la distribution alimentaire témoigne de cet engouement. Pour répondre à cette demande, l’agriculture urbaine  se développe et tend à se démocratiser. De quoi attirer les starts-up et avec elles le numérique.

 

La ville de Paris vient de lancer la deuxième saison de “Parisculteurs”, le 28 septembre dernier. Le but: attirer des projets innovants en matière d’agriculture urbaine. Cette année, près de 43 sites sont en compétition: toits d’immeubles, murs, sous-sols . La créativité des porteurs de projets est vivement sollicitée. Et la métropole mise de plus en plus sur les starts-up et le numérique dans la production alimentaire.

Des starts-up à l’assaut des jardins urbains

Un foisonnement d’expériences digitales voit le jour dans l’agriculture urbaine. Inspirés par les innovations américaines ou japonaises, la France n’est pas en reste: poulailler connecté, plante aromatique connectée, potager d’intérieur, ruches connectées… Tous veulent connecter l’agriculture. Et la faire entrer dans l’ère digitale.

DR Prêt à Pousser

Le hightech : vers un retour à la terre

A force de vouloir développer la consommation de produits locaux et d’essayer de répondre tant bien que mal aux impacts du dernier kilomètre,  certains consommateurs en viennent à vouloir produire de chez eux. Faire pousser des produits à haute valeur ajoutée comme les herbes aromatiques ou les tomates cerises à l’aide d’outils connectés  comme le fait la start-up Prêt-à-Pousser avec son potager d’intérieur, Lilo. Rien de sorcier, il s’agit d’un jardin clé en main, un simple remplissage de la réserve d’eau suffit aux plantes pour se débrouiller avec la capsule de nutriment et l’éclairage LED adapté. Et le tout pour la modique somme de 99,95 euros. Et dans le même genre, il y a aussi Végidair, Urbanaplant

Bref, une multitude d’entreprises comptent bien révolutionner nos salons mais également nos entreprises. La start-up Eggs Iting a même créé un “poulailler connecté” à destination des particuliers et des entreprises. Au coeur de ce projet né en ; les fondateurs veulent créer cercle vertueux en donnant les ordures ménagères aux poules qui à leur tour donneront des oeufs à consommer.

“L’idée est d’installer des poulaillers partout où c’est possible” affirme Arnaud Jibaut, conducteur de projet. Ce “e-poulailler”, en bois, est alimenté par un panneau solaire. Il peut accueillir jusqu’à 6 poules. Pour le côté connecté: les portes sont automatiques, et des capteurs sont reliés à des applications “ludiques et utiles”. Une drôle d’invention qui pourrait peut-être transformer les halls d’accueil des entreprises. Pour la coquette somme de 1550 euros.

Pour Agnès Lelièvre, chercheuse en agriculture urbaine à AgroParisTech, met en lumière l’aspect éducatif de ce type d’objet. “L’aspect ludique et non contraignant de l’outil numérique permet de sensibiliser l’utilisateur à un certain retour à la terre” indique-t-elle.

Si le numérique suscite autant d’engouement, d’autres acteurs eux préfèrent remettre au goût du jour des pratiques durables.

Les Low tech, à contre-courant du numérique

En entrant dans la Recyclerie, située dans le 18e arrondissement de Paris, règne un air de campagne. A contrepied du numérique, ce grand projet écologique rassemble une salle de restaurant, des ateliers, une ferme urbaine. Tout cela autour d’une idée, promouvoir “un univers qui fait la part belle au low-tech, au tangible, au manuel, à la transmission et à la réappropriation des traditions utiles”. Dans les jardins, des groupes de jeunes boivent le thé assis sur des bancs en bois. Les visiteurs peuvent découvrir la serre d’aquaponie, un espace de compost, un poulailler. Et tout cela sans aucun outil digital. Ce retour aux savoir-faire traditionnels sont au coeur du projet. Pour cela, ils organisent notamment des visites et des ateliers pour inciter les parisiens à découvrir ces méthodes faciles: cultiver ses tomates grâce à de l’aquaponie, recycler ses déchets organiques pour en faire du compost… “Nous voulons créer du lien social, alors si tout était numérique et automatique, ça ne serait pas la même chose” indique Olivier Fontenas, coordinateur de la ferme urbaine.

L’utilisation d’autant d’outils numériques n’est pas forcément soutenable selon lui: “Cela pose d’une part la question de la recyclabilité des minerais utilisés en grand nombre dans ces équipements, et d’autre part la question de l’accès limité aux terres rares : des minerais stratégiques dans les high-tech, dont les mines sont majoritairement situées en Chine. De plus, la consommation énergétique augmente avec l’utilisation des LED” soutient-il.

Les adhérents de la ferme le saluent en passant, et se servent dans un panier d’oeufs issus du poulailler dans le jardin. “C’est ça le lien social aussi” indique-t-il.

Pour lui, les expériences futuristes de fermes verticales hyper-connectées au Japon n’ont pas lieu d’être en France. “La taille du territoire nous permettrait de développer l’agriculture rural, périurbaine et urbaine plutôt que d’avoir recours à des technologies coûteuses et desservant les causes environnementales et sociales” conclut-il.

Photo by Lufa Farms on Visualhunt / CC BY-NC-SA

Autonomie alimentaire des villes

Pour assurer l’autonomie alimentaire des villes et lutter contre ce dernier kilomètre souvent montré du doigt en terme d’impact environnemental, Agnès Lelièvre veut croire à l’autonomie alimentaire des villes, mais seulement pour les fruits et légumes: “pour une ville de 60 000 habitants,  près de 50 hectares sont nécessaires pour l’autonomie en fruits et légumes.” Pour le reste, viande, poissons, oeufs, produits laitiers et céréales, il faudra compter sur l’agriculture rurale. Le numérique à lui seul ne peut répondre à l’autosuffisance des villes, d’autant plus que d’autres solutions non connectées et durables sont possibles. La révolution numérique des jardins urbains n’est pas encore réalité.

Oumeïma Nechi et Manon Roulleau