PATRICIA TOURANCHEAU, JOURNALISTE : « LES LECTEURS, JE LES EMBARQUE AVEC MOI »

Vincent Marcel, journaliste

Dire vrai et écrire long : l’obsession de Patricia Tourancheau. « Je fais du roman du réel », assure celle qui se décrit aujourd’hui comme une « auteure ». À entendre la journaliste de faits divers des Jours et de L’Obs, le long format a de beaux jours devant lui. « Les gens veulent de l’information de qualité. Ils en ont marre d’être abreuvés d’informations en continu et veulent se plonger dans des histoires. » Des histoires vraies, qui tiennent en haleine les lecteurs. « Ils ont l’impression d’être dans un roman sauf que tout est vrai », souligne-t-elle.

Son obsession du réel, elle essaie de l’ordonner depuis qu’elle écrit pour Les Jours. Créé en 2016 par des anciens de Libé, ce pure player fonctionne en épisodes appelés « obsession ». Le dernier « roman du réel » de Patricia Tourancheau, Grégory – La machination familiale, est le fruit d’une enquête de six mois parue dans Les Jours en 2017. Seize épisodes de 8000 à 20000 signes. Une aubaine pour cette architecte du fait divers qui aime « creuser » et « bâtir » ses sujets. « Tu as le temps de poser tes personnages et de rentrer dans l’intrigue », s’enthousiasme-t-elle, tirant nerveusement sur sa cigarette électronique.

« Journaliste, ça t’irait comme un gant », lui fait un jour remarquer un ami à Ouest-France. L’étudiante en sociologie se prend de passion pour les faits divers. L’affaire du petit Grégory l’absorbe. En stage à Libé, elle ne croit alors pas en la culpabilité de la mère, Christine Villemin. Contrairement à ses collègues. « J’étais perplexe et désarçonnée par leurs réactions », se souvient-elle. Elle n’est pas sur le coup mais elle couvre « le fait divers du siècle » pour Libé à partir de 2006. « Tous les ressorts de la dramaturgie sont concentrés dans l’affaire Grégory», s’exclame-t-elle. Un village inquiétant, tapi dans les Vosges. « Un corbeau maléfique à deux têtes » qui menace la famille Villemin. Leur fils Grégory retrouvé noyé dans la Vologne. Nul besoin d’inventer une histoire. « La réalité dépasse souvent la fiction. C’est un trésor, une mine de détails ! »

Délestée du « poids de l’actu », Patricia Tourancheau s’éclate depuis qu’elle est passée au long format. Plus libre. Emancipée du flux d’information charrié par l’AFP. « En rédac’, le fait divers te tombe dessus, tu n’as pas le temps de penser », soupire-t-elle. « Faire des papiers factuels en deux feuillets [3000 signes], ça manque de saveur », estime cette pile électrique en manteau violet. De la couleur, elle en met également dans tous ses articles. « J’ai un penchant pour les personnages originaux, les histoires truculentes », admet-elle. Ce n’est pas aux Jours qu’elle a appris à bien-dire et écrire long. « A Libé, je faisais déjà des séries d’été de 10 à 12 pages », précise-t-elle. « Mais pouvoir centrer mes papiers sur des protagonistes ou des lieux comme je le fais aux Jours, ça je ne l’avais jamais fait ! ».

Nombreuses sont les études qui découragent les médias de se lancer dans le long format. « D’après l’une d’elles, commandée par Les Jours, les lecteurs décrocheraient au-delà de 12000 signes », avance Patricia Tourancheau. Joueuse, la journaliste dépasse souvent la limite fatidique. Pour L’Obs, elle raconte en 20000 signes « des histoires d’empoisonnements pas possibles ». Elle ne s’inquiète pas de la longueur de ses papiers. « Les lecteurs, je les embarque avec moi », assure-t-elle. Un voyage qu’elle poursuit dans le monde de l’audiovisuel.  « Je suis en train de changer de métier », elle co-écrit actuellement trois scénarios. « Il y a des histoires réelles qu’un scénariste ne pourrait inventer », estime-t-elle. Ça tombe bien, elle ne compte pas dévier de sa ligne de conduite. Ces trois projets sont inspirés de faits ou de personnages réels.  « Ecrire, c’est mettre en ordre ses obsessions », affirme le romancier Jean Grenier. Elle opine du chef en souriant, et reprend le fil de la sienne exactement là où elle l’avait laissée.

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