Osman Elkharraz : l’acteur de L’Esquive revient sur sa descente aux enfers

En 2003, Osman Elkharraz est âgé d’une quinzaine d’années quand il est engagé sur le tournage du film L’Esquive d’Abdellatif Kechiche. Il y tient le rôle principal : celui de Krimo, jeune adolescent d’une cité HLM qui s’inscrit au cours de théâtre de son école pour séduire Lydia, une fille de sa classe. Depuis, l’acteur a connu une descente aux enfers dont il se sort à peine. La publication de son autobiographie, Confessions d’un acteur déchu : De l’Esquive à la rue, lui a permis de sortir la tête de l’eau. Il raconte son parcours chaotique et explique comment le monde du cinéma lui a tourné le dos. 

Comment est venue l’envie de raconter votre vie ?

Ce projet d’écriture était dans ma tête depuis longtemps, bien avant de finir à la rue. Déjà, avant le succès de L’Esquive, mon existence avait été tumultueuse. Enfant, j’avais eu une vie pleine de rebondissements, avec des hauts et des bas. Une vie hors du commun, dans le sens où je retombais toujours sur mes pattes. En repensant à tout ça, je me suis dit qu’une histoire comme la mienne serait belle à raconter. C’est l’histoire d’un homme qui a envie de se battre et qui s’est tiré d’un sacré trou noir.

Vous avez disparu après le succès du film. Ce livre est-il un moyen de mettre les points sur les i  ?

Mettre les points sur les « i », c’est la bonne expression. J’en avais plein le dos. J’en ai toujours plein le dos. Ce n’est pas un règlement de comptes pour autant. Ce livre prouve que je suis toujours là, que j’ai réussi à m’en sortir malgré tout ce que j’ai vécu.

« En banlieue, on vit dans un autre monde »

Vous étiez peu impliqué dans la promotion de L’Esquive…

Je n’avais pas de télévision, et ne pouvais donc rien suivre. Aucune personne de la production ne me prévenait. Honnêtement, je n’ai vu aucune des émissions auxquelles j’ai participé.

Quand on vous apprend votre nomination aux César, vous recevez la nouvelle avec indifférence…

J’étais en train de dormir. Mon attaché de presse m’a appelé, tout excité, pour m’annoncer la nouvelle. Je lui ai dit que je le rappellerai plus tard, j’ai raccroché et je me suis recouché. Je ne savais même pas ce que c’était, moi. En banlieue, on a d’autres soucis… On vit dans un autre monde.

La cérémonie contraste d’ailleurs  totalement avec votre situation personnelle…

Sabrina Ouazani et Osman Elkharraz sur le tapis rouge des César en février 2005 / ©BestImage

Pour la cérémonie, on est venu me chercher en limousine, on m’a emmené voir un coiffeur sur les Champs-Élysées, puis on m’a offert un costume d’une grande marque.
J’ai marché sur un tapis rouge, il y avait des paparazzis partout, des stars du cinéma et de la télé.
J’ai participé à tout ça, alors que chez moi c’était la précarité :   je n’avais pas d’argent, pas d’adulte pour me guider… À la fin des César, on m’a raccompagné chez moi, et j’ai retrouvé mon quotidien. Ce n’était qu’une courte parenthèse.

 

 

Pourquoi ne pas avoir profité de votre célébrité pour lancer un appel de détresse ?

À l’époque, je pensais que ça allait finir par s’arranger. Qu’avec le film, la célébrité, les émissions, je pourrais rebondir. De temps en temps, je décrochais un petit rôle. Autour de moi, on continuait à me vendre du rêve… Mais tout a fini par s’estomper. De toute façon, je ne suis pas du genre à parler de mes problèmes à la télévision. Cela n’aurait rien changé. Qu’est-ce que j’aurais pu récolter à part des messages de soutien ? Bien sûr, ça me fait plaisir, mais j’ai réalisé que ce dont j’avais vraiment besoin, c’était du concret. 

« Je me disais que c’était normal d’entendre Abdellatif Kechiche crier »

Une telle surexposition, c’est dangereux pour un mineur ?

C’est dangereux. On peut facilement se perdre. Dans mon cas précis, je n’avais pas de parents pour m’entourer. J’étais livré à moi-même. 

La production du film vous doit toujours de l’argent.

Je devais toucher 16 000 euros à ma majorité. Je n’en ai touché que 2 000… Où étaient les services sociaux à l’époque ? La fameuse DDASS, censée protéger les enfants ?

Faudrait-il une affaire Weinstein pour mettre en lumière la vulnérabilité des mineurs au cinéma ?

Un enfant qui a l’habitude de tourner des films sait à quoi s’attendre. Il connaît les règles. Dans mon cas, L’Esquive était ma première expérience. Je me disais que c’était normal d’entendre Abdellatif Kechiche crier, mal se comporter avec les acteurs, avec l’équipe. Après, avec plus de recul, je me suis rendu compte que son comportement n’était pas normal.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune acteur ?

Je lui conseillerais de lire mon livre avant de se lancer. 

Suite au film, vous intégrez le cours Florent, mais vous le quittez rapidement.

Il faut savoir que c’est quelqu’un qui m’a fait entrer gratuitement au cours Florent. Je n’avais pas les moyens de payer la scolarité, là-bas. J’aimais bien ce qu’on y faisait mais je ne me sentais pas à ma place. Les gens autour de moi étaient passionnés, ils connaissaient tous les auteurs, tous les acteurs… Moi, à côté, j’étais étranger à tout ça. Je n’avais même pas d’argent pour manger le midi. Parfois, il fallait qu’on aille répéter dans des brasseries, mais je ne pouvais pas payer le Coca-Cola à 4,50 euros. J’étais dans un monde parallèle. En plus de ça, je faisais presque une heure de transport pour y aller, et je me prenais des amendes tous les jours car je n’avais pas d’argent pour me payer un ticket. J’ai fini par quitter le cours Florent. Je n’avais personne pour subvenir à mes besoins. Le plus important c’était de gagner de l’argent pour vivre.

«Un jour, dans un café, un homme est venu me parler. Il m’a demandé ce que je devenais. J’ai fait comme si tout allait bien.»

Dans votre livre, vous expliquez qu’après L’Esquive, on vous a essentiellement proposé des rôles de maghrébins banlieusards.

Quand on vous appelle pour simplement jouer l’arracheur de sac-à-main, c’est réducteur. Au bout d’un moment, ça ne me plaisait plus. Certains me critiquaient. On me disait qu’en tant qu’acteur je devais être capable de jouer n’importe quel type de rôle. Mais je ne suis pas comme ça.

Dans le monde du cinéma, quand on vient de banlieue, les clichés restent tenaces…

Récemment, on m’a proposé un casting. J’étais censé jouer un jeune du 93 qui se radicalise et part faire le djihad en Syrie. Entre temps il tombe amoureux d’une fille, Laura. Toute l’histoire tourne autour de cette histoire d’amour, alors qu’il est en Syrie. J’ai refusé, car j’ai trouvé ça insultant. Je ne vois pas pourquoi je jouerais un mec radicalisé alors que je ne suis pas un radical moi-même. Je vaux mieux que ça. 

Y a-t-il des gens qui vous reconnaissent encore dans la rue ?

Oui, toujours. Il y en a même qui me reconnaissaient quand j’étais à la rue, qui me posaient des questions sur ce que j’avais fait après le film. Je mentais. Un jour, dans un café, un homme est venu me parler. Il m’a demandé ce que je devenais. J’ai fait comme si tout allait bien. Mais c’est le genre de petite attention qui donne deux fois plus de force pour s’en sortir et persévérer dans ses projets.

Justement, quels sont vos projets, maintenant que vous commencez à voir le bout du tunnel ?

J’écris un second livre. Je vais aussi sortir un court-métrage bientôt. Mais le but ultime c’est d’adapter ma vie en film. Le jour où je réussirai à le faire, je pourrai définitivement tourner la page.

– Corentin Le Dréan

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