Lignes de vie au Centre Pompidou

Depuis le 7 février et jusqu’au 30 avril, l’artiste plasticienne américaine est exposée au Centre Pompidou (Paris). L’occasion de revenir sur son oeuvre bigarrée et ethnique, après une carrière de près de soixante ans.

Une vaste galerie qui capte la lumière sur trois côtés et, au milieu, des objets tissés qui perturbent l’espace et le champ de vision du visiteur. C’est le spectacle qui attend les curieux de l’exposition Sheila Hicks: Lignes de vie au Centre Pompidou, en plein cœur du Marais. Il s’agit de la première rétrospective parisienne consacrée à la plasticienne.

Rompre le cloisonnement des sens

Depuis la fin des années 1950, Sheila Hicks a donné vie au tissu à travers les mouvements qu’elle lui applique, les couleurs qu’elle lui donne, et en amenant le public à poser leur regard dessus. La lumière naturelle qui traverse les baies vitrées offre au visiteur la possibilité d’observer les couleurs chatoyantes des oeuvres. Entre rivières de tissus, cascades de fils tressés et autres constructions textiles, Hicks a reconstitué un écosystème varié et très coloré. Chaque sculpture se pense en rupture avec la dualité habituelle entre le toucher et la vue, comme une nouvelle conception de l’espace et de la matière.

Paradoxe de l’exposition : le visiteur ne peut pas toucher des oeuvres qui, pourtant, l’y invitent. Exemple le plus frappant : Sentinelle de Safran, oeuvre composée spécialement pour cette exposition, dans la galerie 3 du musée, que le public aimerait presque escalader tant l’oeuvre semble confortable. Des ballots de laine de couleurs chaudes s’exposent face aux baies vitrées de la salle, à quelques mètres des mobiles de Niki de Saint-Phalle sur la fontaine Stravinsky. Comme un clin d’oeil entre artistes résolument visionnaires : les deux artistes furent les seules femmes exposées au Grand Palais en 1972, lors d’une rétrospective «12 ans d’art contemporain en France».

Sentinelle de Safran (2017), composé de ballots de laine. ©Clélia Bayard

Il ne faudrait surtout pas réduire l’oeuvre de Sheila Hicks à de simples exercices de tapisserie. Elle ne coud pas, ne tisse pas, mais sculpte le textile. Derrière chacune de ses productions, l’artiste insuffle une signification toute particulière, en lien avec des lieux et des cultures bien précis. C’est en 1957, alors qu’elle se rend au Chili dans le cadre de ses études, qu’elle développe un intérêt tout particulier pour le travail de la fibre.

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Influences (mé)tissées

Le tissu lui permet d’appréhender les cultures traditionnelles des différents pays où elle se rend: en Amérique du Sud d’abord, puis au Maroc, avec son Prayer Rug (1972-1973) par exemple, tapis de prière conçus en accord avec l’architecture berbère. À travers son travail de l’étoffe, l’artiste rend hommage à ces cultures qui l’ont accueillie. L’oeuvre de Sheila Hicks est frappante de modernité.

Modernité des couleurs utilisées d’abord, très vives et sur toute l’étendue du spectre chromatique. Modernité des formes ensuite, avec l’emploi de symboles phalliques comme les « bâtons de parole » de ses Palitos con Bolas (2011). Modernité enfin de la conception de l’espace et de la matérialité du tissu.

Palitos con Bolas (2011), « bâtons de parole ». ©Léa Boutin

Elle est pourtant profondément traditionnelle. L’artiste a toujours veillé à respecter les cultures au sein desquelles ses oeuvres s’inscrivent. Pour son Amarillo (1960), tapis tissé selon la technique mexicaine Kilim (à base de fils de trame colorés), la plasticienne s’est ainsi installée dans un atelier traditionnel de tisserands au Mexique.

Loin de ne s’inspirer que de ses voyages, l’oeuvre de la plasticienne se nourrit aussi d’autres artistes textiles. Anni Albers en fait partie. Elle la découvre alors qu’elle étudie la peinture à l’université de Yale, sous le mentorat du professeur Josef Albers, époux d’Anni Albers. Selon lui, contrairement aux préceptes de la science colorimétrique de l’époque, il est inconcevable de détacher la couleur de l’observateur sous peine de la dévoyer. Une influence très présente dans l’oeuvre de Sheila Hicks dont le travail joue sur la vivacité des couleurs et des contrastes.

À cet égard, Les Lianes de Beauvais (2011-2012), cascade d’épaisses cordes de lin serrées violette et rose, est l’une des pièces maîtresses de l’exposition. Le contraste chromatique de l’oeuvre rend hommage à la manufacture royale de Beauvais, spécialisée dans la tapisserie colorée et le tissage. Les fils entremêlés, de différentes couleurs, évoquent une végétation sauvage et pourtant maîtrisée : certaines lianes sont enserrées dans des rondins de fils très denses.

En contrepoint de ces oeuvres immenses qui questionnent l’espace – certaines s’élèvent du sol au plafond, comme le Trapèze de Cristobal (1971) -, un mur entier de la galerie est réservé aux Minimes. Ces oeuvres de petit format, sous forme d’échantillons de tissus, sont un véritable laboratoire pour l’artiste. Sheila Hicks les qualifie d’ « investigations » et d’« expressions personnelles », qui créent un panorama de ses pensées. L’interaction avec l’observateur est, chez Hicks, un élément fondamental. Interaction visuelle, presque tactile aussi tant le jeu sur les textures est capital dans son oeuvre.

Comble de cet échange : l’oeuvre Pockets (1982), comme son nom l’indique, est composé de petites poches blanches. Tenté d’y glisser quelque chose, le public se contentera d’y voir un hommage à tous les objets utilitaires du quotidien, bien souvent en textile. Cette oeuvre est présente à l’entrée de l’exposition. À la sortie, située au même endroit, le regard du visiteur est une nouvelle fois attiré par cette oeuvre entièrement blanche, qui contraste avec le reste du travail de l’artiste. Une trame vierge qui invite, une dernière fois, à la réflexion.

Pockets (1982), à l’entrée/sortie de l’exposition. ©Léa Boutin

Jusqu’au 30 avril, Centre Pompidou, Paris 4e.

Tél : 01 44 78 12 33.

Clélia Bayard et Léa Boutin-Rivière

 

Corot expose ses modèles

L’exposition rétrospective Corot. Le peintre et ses modèles rend hommage à une facette peu connue de l’œuvre de Jean-Baptiste Corot (1796-1875). Inspiré directement des travaux d’Ingres, Corot s’émancipe des paysages qui l’ont rendu célèbre en y intégrant des figures en premier plan.

Plus personnelle, cette part méconnue de l’œuvre de Corot était gardée secrètement par le peintre. La modernité du portraitiste exposé repose sur l’attention particulière accordé aux visages, détaillés et expressifs. À travers ses portraits, Corot s’adonne à un plaisir intime, cathartique, plus qu’à un travail cohérent et suivi.

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L’exercice de style se décline dans les différentes salles de l’exposition avec, au cœur, La Femme à la perle dont la ressemblance avec la Joconde est frappante. L’exposition sera pour tous l’occasion d’une entrée dans le journal intime pictural d’un peintre qui dévoile (enfin) ses talents de portraitiste.

La Femme à la Perle ©DR

Jusqu’au 8 juillet, Musée Marmottan Monet,
Paris 16e. Tél : 01 44 96 50 33.

– Clélia Bayard

L’Art de Naoki Urasawa

Du 13 février au 31 mars, le mangaka Naoki Urasawa fait l’objet d’une  rétrospective à l’Hôtel de Ville. L’exposition s’était d’abord installée au Festival d’Angoulême, où l’artiste avait reçu un Fauve d’honneur.

Si vous aimez l’univers des mangas, L’art de Naoki Urasawa s’annonce incontournable : riche d’explications sur le travail de l’auteur, l’exposition offre un véritable voyage dans les coulisses de la conception d’un manga. Si vous êtes novice en la matière, vous y trouverez également votre bonheur. Planches originales, storyboards, reproductions en grand format… Le coup de crayon de l’artiste, fin et précis, régalera les yeux du public même le moins averti.

Les visiteurs sont invités à participer  : sous une série de dessins de ses personnages les plus célèbres, comme le Kenji de 20th Century Boys, un rouleau de papier et des marqueurs sont mis à disposition des curieux pour qu’ils dessinent ou écrivent. Né en 1960 à Tokyo, Naoki Urasawa s’est imposé au fil des années comme un maître du manga pour adultes. Sur les murs de l’exposition, plus de 500 planches originales de ses mangas les plus connus, Pluto, Master Keaton, Billy Bat

Teintés de science-fiction et dotés d’un réalisme mordant, les dessins de Naoki Urasawa s’attachent à décrire la violence humaine à travers les détails accordés aux visages, aux gestes…Certaines scènes d’affrontement rappelleraient presque l’emblématique Akira de Katsuhiro Otomo, connu pour son ultraviolence. Mais Urasawa ne verse pas dans le manga noir et livre une oeuvre plus poétique et mélancolique : il peint aussi des scènes de combat sportif entre adolescents (Yawara! en 1990, série sportive sur le judo qui lui a rapporté le 35e prix Shôgakukan), des déclarations d’amour entre hommes et robots…

On verrait presque l’influence de Jiro Taniguchi dans certaines de ses planches où les protagonistes, devant un paysage désertique, ont le regard perdu. Pluto (2003), quant à lui hommage à son idole Osamu Tezuka, se veut comme une relecture d’Astro Boy, mais avec, pour touche personnelle, des scènes contemplatives. Objet principal d’étude pour le mangaka  : l’humanité, qu’il veut voir prendre conscience de ses propres travers. Pour cela, Urasawa conçoit une panoplie de personnages très variés  : Gesicht est par exemple un robot au corps solide, mais sans mémoire  ; il fait face à Pluto, un robot sans corps mais ayant un passé difficile.

Chacun des personnages du mangaka a une part d’ambiguïté : pas de manichéisme chez Urasawa, aucun personnage n’est bon ou mauvais. Billy Bat est par exemple le récit d’une quête identitaire associée au mal, et non résolue. Un thème intemporel.

 

Jusqu’au 31 mars, Hôtel de Ville, Paris 4e. Tél : 01 42 76 40 40.

– Clélia Bayard