Eddy de Pretto, le kid des Victoires

Pas encore d’album, mais déjà une nomination dans la catégorie « Révélation scène de l’année » aux Victoires de la musique. Eddy de Pretto n’a finalement pas remporté le prix, gagné par Gaël Faye, mais il est incontestablement une étoile montante de la scène musicale française.

Bercé par des influences allant de Nougaro à Kanye West, le natif de Créteil emprunte aussi à Stromaë et Jacques Brel, dans l’articulation et la façon de cracher les mots. Un mélange surprenant issu de son enfance. À la maison, sa mère écoute de la chanson française. Au « quartier », ses amis écoutent Rohff et Booba.  Entre les deux, cet artiste inclassable a fait du « non-genre » sa marque de fabrique, qu’il aime brandir contre ceux qui voudraient le ranger dans une case.

Iconoclaste, le jeune artiste l’a toujours été. Ancien élève de l’Institut Supérieur des Arts de la Scène, il y a étudié le chant, la danse, le théâtre… En passant du hip-hop à la danse classique, de la comedia dell’arte au théâtre contemporain.

La musique, c’est aussi pour Eddy de Pretto un moyen de « questionner et déranger les gens », comme il le confiait au Monde, et de raconter son histoire personnelle. Ouvertement homosexuel même s’il affirmait aux Inrocks ne pas vouloir dire qu’il est « le premier pédé qui lie le rap et la chanson française », il questionne par exemple la notion de masculinité. Dans le clip de Kid (2017), il chante, le corps huilé dans une salle de sport : « Tu seras viril, mon kid // Je ne veux voir aucune once féminine (…) Mais moi mais moi, je joue avec les filles // Mais moi mais moi, je ne prône pas mon chibre. »

Si les textes sonnent forts et la voix importante, la mise en scène demeure, elle, très minimaliste. Dans ses clips, il est le seul protagoniste, les décors sont épurés. Sur scène, il est seul avec un batteur et son iPhone. Un choix bien réfléchi. À Franceinfo, il glissait : « Je voulais que ça soit simpliste, pour qu’on puisse comprendre le mot, que ça serve le propos. » 

Léa Boutin-Rivière

Osman Elkharraz : l’acteur de L’Esquive revient sur sa descente aux enfers

En 2003, Osman Elkharraz est âgé d’une quinzaine d’années quand il est engagé sur le tournage du film L’Esquive d’Abdellatif Kechiche. Il y tient le rôle principal : celui de Krimo, jeune adolescent d’une cité HLM qui s’inscrit au cours de théâtre de son école pour séduire Lydia, une fille de sa classe. Depuis, l’acteur a connu une descente aux enfers dont il se sort à peine. La publication de son autobiographie, Confessions d’un acteur déchu : De l’Esquive à la rue, lui a permis de sortir la tête de l’eau. Il raconte son parcours chaotique et explique comment le monde du cinéma lui a tourné le dos. 

Comment est venue l’envie de raconter votre vie ?

Ce projet d’écriture était dans ma tête depuis longtemps, bien avant de finir à la rue. Déjà, avant le succès de L’Esquive, mon existence avait été tumultueuse. Enfant, j’avais eu une vie pleine de rebondissements, avec des hauts et des bas. Une vie hors du commun, dans le sens où je retombais toujours sur mes pattes. En repensant à tout ça, je me suis dit qu’une histoire comme la mienne serait belle à raconter. C’est l’histoire d’un homme qui a envie de se battre et qui s’est tiré d’un sacré trou noir.

Vous avez disparu après le succès du film. Ce livre est-il un moyen de mettre les points sur les i  ?

Mettre les points sur les « i », c’est la bonne expression. J’en avais plein le dos. J’en ai toujours plein le dos. Ce n’est pas un règlement de comptes pour autant. Ce livre prouve que je suis toujours là, que j’ai réussi à m’en sortir malgré tout ce que j’ai vécu.

« En banlieue, on vit dans un autre monde »

Vous étiez peu impliqué dans la promotion de L’Esquive…

Je n’avais pas de télévision, et ne pouvais donc rien suivre. Aucune personne de la production ne me prévenait. Honnêtement, je n’ai vu aucune des émissions auxquelles j’ai participé.

Quand on vous apprend votre nomination aux César, vous recevez la nouvelle avec indifférence…

J’étais en train de dormir. Mon attaché de presse m’a appelé, tout excité, pour m’annoncer la nouvelle. Je lui ai dit que je le rappellerai plus tard, j’ai raccroché et je me suis recouché. Je ne savais même pas ce que c’était, moi. En banlieue, on a d’autres soucis… On vit dans un autre monde.

La cérémonie contraste d’ailleurs  totalement avec votre situation personnelle…

Sabrina Ouazani et Osman Elkharraz sur le tapis rouge des César en février 2005 / ©BestImage

Pour la cérémonie, on est venu me chercher en limousine, on m’a emmené voir un coiffeur sur les Champs-Élysées, puis on m’a offert un costume d’une grande marque.
J’ai marché sur un tapis rouge, il y avait des paparazzis partout, des stars du cinéma et de la télé.
J’ai participé à tout ça, alors que chez moi c’était la précarité :   je n’avais pas d’argent, pas d’adulte pour me guider… À la fin des César, on m’a raccompagné chez moi, et j’ai retrouvé mon quotidien. Ce n’était qu’une courte parenthèse.

 

 

Pourquoi ne pas avoir profité de votre célébrité pour lancer un appel de détresse ?

À l’époque, je pensais que ça allait finir par s’arranger. Qu’avec le film, la célébrité, les émissions, je pourrais rebondir. De temps en temps, je décrochais un petit rôle. Autour de moi, on continuait à me vendre du rêve… Mais tout a fini par s’estomper. De toute façon, je ne suis pas du genre à parler de mes problèmes à la télévision. Cela n’aurait rien changé. Qu’est-ce que j’aurais pu récolter à part des messages de soutien ? Bien sûr, ça me fait plaisir, mais j’ai réalisé que ce dont j’avais vraiment besoin, c’était du concret. 

« Je me disais que c’était normal d’entendre Abdellatif Kechiche crier »

Une telle surexposition, c’est dangereux pour un mineur ?

C’est dangereux. On peut facilement se perdre. Dans mon cas précis, je n’avais pas de parents pour m’entourer. J’étais livré à moi-même. 

La production du film vous doit toujours de l’argent.

Je devais toucher 16 000 euros à ma majorité. Je n’en ai touché que 2 000… Où étaient les services sociaux à l’époque ? La fameuse DDASS, censée protéger les enfants ?

Faudrait-il une affaire Weinstein pour mettre en lumière la vulnérabilité des mineurs au cinéma ?

Un enfant qui a l’habitude de tourner des films sait à quoi s’attendre. Il connaît les règles. Dans mon cas, L’Esquive était ma première expérience. Je me disais que c’était normal d’entendre Abdellatif Kechiche crier, mal se comporter avec les acteurs, avec l’équipe. Après, avec plus de recul, je me suis rendu compte que son comportement n’était pas normal.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune acteur ?

Je lui conseillerais de lire mon livre avant de se lancer. 

Suite au film, vous intégrez le cours Florent, mais vous le quittez rapidement.

Il faut savoir que c’est quelqu’un qui m’a fait entrer gratuitement au cours Florent. Je n’avais pas les moyens de payer la scolarité, là-bas. J’aimais bien ce qu’on y faisait mais je ne me sentais pas à ma place. Les gens autour de moi étaient passionnés, ils connaissaient tous les auteurs, tous les acteurs… Moi, à côté, j’étais étranger à tout ça. Je n’avais même pas d’argent pour manger le midi. Parfois, il fallait qu’on aille répéter dans des brasseries, mais je ne pouvais pas payer le Coca-Cola à 4,50 euros. J’étais dans un monde parallèle. En plus de ça, je faisais presque une heure de transport pour y aller, et je me prenais des amendes tous les jours car je n’avais pas d’argent pour me payer un ticket. J’ai fini par quitter le cours Florent. Je n’avais personne pour subvenir à mes besoins. Le plus important c’était de gagner de l’argent pour vivre.

«Un jour, dans un café, un homme est venu me parler. Il m’a demandé ce que je devenais. J’ai fait comme si tout allait bien.»

Dans votre livre, vous expliquez qu’après L’Esquive, on vous a essentiellement proposé des rôles de maghrébins banlieusards.

Quand on vous appelle pour simplement jouer l’arracheur de sac-à-main, c’est réducteur. Au bout d’un moment, ça ne me plaisait plus. Certains me critiquaient. On me disait qu’en tant qu’acteur je devais être capable de jouer n’importe quel type de rôle. Mais je ne suis pas comme ça.

Dans le monde du cinéma, quand on vient de banlieue, les clichés restent tenaces…

Récemment, on m’a proposé un casting. J’étais censé jouer un jeune du 93 qui se radicalise et part faire le djihad en Syrie. Entre temps il tombe amoureux d’une fille, Laura. Toute l’histoire tourne autour de cette histoire d’amour, alors qu’il est en Syrie. J’ai refusé, car j’ai trouvé ça insultant. Je ne vois pas pourquoi je jouerais un mec radicalisé alors que je ne suis pas un radical moi-même. Je vaux mieux que ça. 

Y a-t-il des gens qui vous reconnaissent encore dans la rue ?

Oui, toujours. Il y en a même qui me reconnaissaient quand j’étais à la rue, qui me posaient des questions sur ce que j’avais fait après le film. Je mentais. Un jour, dans un café, un homme est venu me parler. Il m’a demandé ce que je devenais. J’ai fait comme si tout allait bien. Mais c’est le genre de petite attention qui donne deux fois plus de force pour s’en sortir et persévérer dans ses projets.

Justement, quels sont vos projets, maintenant que vous commencez à voir le bout du tunnel ?

J’écris un second livre. Je vais aussi sortir un court-métrage bientôt. Mais le but ultime c’est d’adapter ma vie en film. Le jour où je réussirai à le faire, je pourrai définitivement tourner la page.

– Corentin Le Dréan

MGMT, retour pop et sans prise de risque

Après un troisième album hermétique, le duo new-yorkais sort Little Dark Age, un opus pop et gothique, réussi mais légèrement convenu.

En 2007, Oracular Spectacular naissait. Et avec lui, la révélation de deux petits génies dérangés du rock psyché, Andrew Van Wyngarden et Ben Goldwasser. Les titres Electric Feel, 4th Dimensional Transition et Future Reflections n’ont pas pris une ride.

The Cure dans les veines 

Dans Little Dark Age, le duo américain reprend les codes de ce premier opus mélangés au côté pop de Congratulations (2011). Et s’offre à nouveau Dave Fridmann (Tame Impala, The Flaming Lips) à la production.

Ambiance pop eighties psyché, cette nouvelle production sent bon la cassette de The Cure que l’on glisse dans l’autoradio. En effet, en 2013, le duo avait surpris avec MGMT, un troisième effort très expérimental et un peu brouillon. Il n’en reste pas moins intéressant dans la discographie du groupe. Constituant finalement l’album qui laisse le mieux transparaître la véritable identité musicale du duo.

Little Dark Age s’avère moins audacieux et risqué. Et plus ironique aussi. Notamment avec la chanson Me and Michael, présentée dans son clip comme un plagiat satirique du groupe de rock philippin True Faith.

Psychédélisme toujours 

Mention spéciale à deux morceaux : Little Dark Age, petit bijou pop aux nappes de synthétiseur envoûtantes sur lesquelles se distord la voix martienne d’Andrew et TSLAMP – pour “time spent looking at my phone” – au rythme langoureux, qui aborde le thème de la dépendance à la technologie.

When You Die, le titre le plus emblématique de ce son new wave à la fois gothique, rock et pop, transporte l’auditeur grâce à un clip fantasmagorique à la réalisation léchée. L’acteur Alex Karpovsky (Girls) y incarne un magicien raté, perdu dans un monde parallèle psychédélique.

Ce quatrième enregistrement, concocté entre Brooklyn et Los Angeles, se révèle cohérent et abouti dans l’ensemble. Audacieux parfois, Little Dark Age manque toutefois d’une vraie prise de risque et de morceaux plus expérimentaux.

I Sony/Columbia Records

Céline Brégand

Lignes de vie au Centre Pompidou

Depuis le 7 février et jusqu’au 30 avril, l’artiste plasticienne américaine est exposée au Centre Pompidou (Paris). L’occasion de revenir sur son oeuvre bigarrée et ethnique, après une carrière de près de soixante ans.

Une vaste galerie qui capte la lumière sur trois côtés et, au milieu, des objets tissés qui perturbent l’espace et le champ de vision du visiteur. C’est le spectacle qui attend les curieux de l’exposition Sheila Hicks: Lignes de vie au Centre Pompidou, en plein cœur du Marais. Il s’agit de la première rétrospective parisienne consacrée à la plasticienne.

Rompre le cloisonnement des sens

Depuis la fin des années 1950, Sheila Hicks a donné vie au tissu à travers les mouvements qu’elle lui applique, les couleurs qu’elle lui donne, et en amenant le public à poser leur regard dessus. La lumière naturelle qui traverse les baies vitrées offre au visiteur la possibilité d’observer les couleurs chatoyantes des oeuvres. Entre rivières de tissus, cascades de fils tressés et autres constructions textiles, Hicks a reconstitué un écosystème varié et très coloré. Chaque sculpture se pense en rupture avec la dualité habituelle entre le toucher et la vue, comme une nouvelle conception de l’espace et de la matière.

Paradoxe de l’exposition : le visiteur ne peut pas toucher des oeuvres qui, pourtant, l’y invitent. Exemple le plus frappant : Sentinelle de Safran, oeuvre composée spécialement pour cette exposition, dans la galerie 3 du musée, que le public aimerait presque escalader tant l’oeuvre semble confortable. Des ballots de laine de couleurs chaudes s’exposent face aux baies vitrées de la salle, à quelques mètres des mobiles de Niki de Saint-Phalle sur la fontaine Stravinsky. Comme un clin d’oeil entre artistes résolument visionnaires : les deux artistes furent les seules femmes exposées au Grand Palais en 1972, lors d’une rétrospective «12 ans d’art contemporain en France».

Sentinelle de Safran (2017), composé de ballots de laine. ©Clélia Bayard

Il ne faudrait surtout pas réduire l’oeuvre de Sheila Hicks à de simples exercices de tapisserie. Elle ne coud pas, ne tisse pas, mais sculpte le textile. Derrière chacune de ses productions, l’artiste insuffle une signification toute particulière, en lien avec des lieux et des cultures bien précis. C’est en 1957, alors qu’elle se rend au Chili dans le cadre de ses études, qu’elle développe un intérêt tout particulier pour le travail de la fibre.

A lire aussi : Depuis 60 ans, l’art spectaculaire de Sheila Hicks ne tient qu’à un fil

Influences (mé)tissées

Le tissu lui permet d’appréhender les cultures traditionnelles des différents pays où elle se rend: en Amérique du Sud d’abord, puis au Maroc, avec son Prayer Rug (1972-1973) par exemple, tapis de prière conçus en accord avec l’architecture berbère. À travers son travail de l’étoffe, l’artiste rend hommage à ces cultures qui l’ont accueillie. L’oeuvre de Sheila Hicks est frappante de modernité.

Modernité des couleurs utilisées d’abord, très vives et sur toute l’étendue du spectre chromatique. Modernité des formes ensuite, avec l’emploi de symboles phalliques comme les « bâtons de parole » de ses Palitos con Bolas (2011). Modernité enfin de la conception de l’espace et de la matérialité du tissu.

Palitos con Bolas (2011), « bâtons de parole ». ©Léa Boutin

Elle est pourtant profondément traditionnelle. L’artiste a toujours veillé à respecter les cultures au sein desquelles ses oeuvres s’inscrivent. Pour son Amarillo (1960), tapis tissé selon la technique mexicaine Kilim (à base de fils de trame colorés), la plasticienne s’est ainsi installée dans un atelier traditionnel de tisserands au Mexique.

Loin de ne s’inspirer que de ses voyages, l’oeuvre de la plasticienne se nourrit aussi d’autres artistes textiles. Anni Albers en fait partie. Elle la découvre alors qu’elle étudie la peinture à l’université de Yale, sous le mentorat du professeur Josef Albers, époux d’Anni Albers. Selon lui, contrairement aux préceptes de la science colorimétrique de l’époque, il est inconcevable de détacher la couleur de l’observateur sous peine de la dévoyer. Une influence très présente dans l’oeuvre de Sheila Hicks dont le travail joue sur la vivacité des couleurs et des contrastes.

À cet égard, Les Lianes de Beauvais (2011-2012), cascade d’épaisses cordes de lin serrées violette et rose, est l’une des pièces maîtresses de l’exposition. Le contraste chromatique de l’oeuvre rend hommage à la manufacture royale de Beauvais, spécialisée dans la tapisserie colorée et le tissage. Les fils entremêlés, de différentes couleurs, évoquent une végétation sauvage et pourtant maîtrisée : certaines lianes sont enserrées dans des rondins de fils très denses.

En contrepoint de ces oeuvres immenses qui questionnent l’espace – certaines s’élèvent du sol au plafond, comme le Trapèze de Cristobal (1971) -, un mur entier de la galerie est réservé aux Minimes. Ces oeuvres de petit format, sous forme d’échantillons de tissus, sont un véritable laboratoire pour l’artiste. Sheila Hicks les qualifie d’ « investigations » et d’« expressions personnelles », qui créent un panorama de ses pensées. L’interaction avec l’observateur est, chez Hicks, un élément fondamental. Interaction visuelle, presque tactile aussi tant le jeu sur les textures est capital dans son oeuvre.

Comble de cet échange : l’oeuvre Pockets (1982), comme son nom l’indique, est composé de petites poches blanches. Tenté d’y glisser quelque chose, le public se contentera d’y voir un hommage à tous les objets utilitaires du quotidien, bien souvent en textile. Cette oeuvre est présente à l’entrée de l’exposition. À la sortie, située au même endroit, le regard du visiteur est une nouvelle fois attiré par cette oeuvre entièrement blanche, qui contraste avec le reste du travail de l’artiste. Une trame vierge qui invite, une dernière fois, à la réflexion.

Pockets (1982), à l’entrée/sortie de l’exposition. ©Léa Boutin

Jusqu’au 30 avril, Centre Pompidou, Paris 4e.

Tél : 01 44 78 12 33.

Clélia Bayard et Léa Boutin-Rivière

 

Corot expose ses modèles

L’exposition rétrospective Corot. Le peintre et ses modèles rend hommage à une facette peu connue de l’œuvre de Jean-Baptiste Corot (1796-1875). Inspiré directement des travaux d’Ingres, Corot s’émancipe des paysages qui l’ont rendu célèbre en y intégrant des figures en premier plan.

Plus personnelle, cette part méconnue de l’œuvre de Corot était gardée secrètement par le peintre. La modernité du portraitiste exposé repose sur l’attention particulière accordé aux visages, détaillés et expressifs. À travers ses portraits, Corot s’adonne à un plaisir intime, cathartique, plus qu’à un travail cohérent et suivi.

A lire aussi :  http://sortir.telerama.fr/evenements/expos/corot-et-la-figure,n4861755.php

L’exercice de style se décline dans les différentes salles de l’exposition avec, au cœur, La Femme à la perle dont la ressemblance avec la Joconde est frappante. L’exposition sera pour tous l’occasion d’une entrée dans le journal intime pictural d’un peintre qui dévoile (enfin) ses talents de portraitiste.

La Femme à la Perle ©DR

Jusqu’au 8 juillet, Musée Marmottan Monet,
Paris 16e. Tél : 01 44 96 50 33.

– Clélia Bayard

L’Art de Naoki Urasawa

Du 13 février au 31 mars, le mangaka Naoki Urasawa fait l’objet d’une  rétrospective à l’Hôtel de Ville. L’exposition s’était d’abord installée au Festival d’Angoulême, où l’artiste avait reçu un Fauve d’honneur.

Si vous aimez l’univers des mangas, L’art de Naoki Urasawa s’annonce incontournable : riche d’explications sur le travail de l’auteur, l’exposition offre un véritable voyage dans les coulisses de la conception d’un manga. Si vous êtes novice en la matière, vous y trouverez également votre bonheur. Planches originales, storyboards, reproductions en grand format… Le coup de crayon de l’artiste, fin et précis, régalera les yeux du public même le moins averti.

Les visiteurs sont invités à participer  : sous une série de dessins de ses personnages les plus célèbres, comme le Kenji de 20th Century Boys, un rouleau de papier et des marqueurs sont mis à disposition des curieux pour qu’ils dessinent ou écrivent. Né en 1960 à Tokyo, Naoki Urasawa s’est imposé au fil des années comme un maître du manga pour adultes. Sur les murs de l’exposition, plus de 500 planches originales de ses mangas les plus connus, Pluto, Master Keaton, Billy Bat

Teintés de science-fiction et dotés d’un réalisme mordant, les dessins de Naoki Urasawa s’attachent à décrire la violence humaine à travers les détails accordés aux visages, aux gestes…Certaines scènes d’affrontement rappelleraient presque l’emblématique Akira de Katsuhiro Otomo, connu pour son ultraviolence. Mais Urasawa ne verse pas dans le manga noir et livre une oeuvre plus poétique et mélancolique : il peint aussi des scènes de combat sportif entre adolescents (Yawara! en 1990, série sportive sur le judo qui lui a rapporté le 35e prix Shôgakukan), des déclarations d’amour entre hommes et robots…

On verrait presque l’influence de Jiro Taniguchi dans certaines de ses planches où les protagonistes, devant un paysage désertique, ont le regard perdu. Pluto (2003), quant à lui hommage à son idole Osamu Tezuka, se veut comme une relecture d’Astro Boy, mais avec, pour touche personnelle, des scènes contemplatives. Objet principal d’étude pour le mangaka  : l’humanité, qu’il veut voir prendre conscience de ses propres travers. Pour cela, Urasawa conçoit une panoplie de personnages très variés  : Gesicht est par exemple un robot au corps solide, mais sans mémoire  ; il fait face à Pluto, un robot sans corps mais ayant un passé difficile.

Chacun des personnages du mangaka a une part d’ambiguïté : pas de manichéisme chez Urasawa, aucun personnage n’est bon ou mauvais. Billy Bat est par exemple le récit d’une quête identitaire associée au mal, et non résolue. Un thème intemporel.

 

Jusqu’au 31 mars, Hôtel de Ville, Paris 4e. Tél : 01 42 76 40 40.

– Clélia Bayard 

La Casa de papel, une série haletante et addictive

La série espagnole, discrètement arrivée sur Netflix à Noël, se distingue par un rythme effréné, un bon scénario et des personnages complexes.

Madrid, Maison royale de la Monnaie d’Espagne. 67 personnes sont prises en otage par huit braqueurs portant des masques à l’effigie de Salvador Dalí. Leur but ? Imprimer 2,4 milliards d’euros en onze jours. A l’origine du casse, le Professeur, un homme d’apparence banale qui chapeaute l’opération depuis un hangar humide. Pendant cinq mois, il a formé les criminels à la mise en oeuvre d’un plan incroyablement ingénieux pour réaliser le casse du siècle.

Des personnages complexes

La Casa de papel brille par un scénario bien ficelé. Interprété par l’intrigant Álvaro Morte, le Professeur a toujours plusieurs coups d’avance sur la police. L’inspectrice Raquel Murillo (Itziar Ituño), femme intelligente traumatisée par son ex-mari, se démène pour piéger le cerveau de l’opération tout en développant une relation ambiguë avec ce dernier.

Les braqueurs aux masques de Dalí, anonymisés par des noms de ville – Tokyo (interprétée par l’excellente Úrsula Corberó, vue dans Physique ou Chimie), Nairobi, Río… -, remarquablement interprétés, se révèlent plus complexes qu’il n’y parait.

À l’image des “montres molles” de Persistance de la mémoire (1931) de Dalí, le temps semble élastique dans cette intrigue. Le Professeur donne le tempo et redouble d’imagination pour gagner du temps à l’intérieur de la Maison royale. Jusqu’à un certain point. Car bien sûr, tout ne se passe pas exactement comme prévu.

Addictive mais oubliable ? 

Si la production ne révolutionne pas le genre des films de braquage, elle manie habilement les situations afin que le spectateur ne s’ennuie pas une seconde, le plongeant parfois dans des flash back sur la préparation du plan.

Riche en rebondissements, la série d’Álex Pina se regarde rapidement, chaque fin d’épisode offrant un cliffhanger, qui invite le spectateur à regarder le suivant au plus vite.

On a pu voir ici et là des comparaisons à Reservoir Dogs de Quentin Tarantino, mais la mise en scène n’atteint pas ce niveau. Si le visionnage des deux saisons est rapide, et la passion évidente, ce thriller ne se positionne pas comme un futur monument sériel comme le sont devenues Breaking Bad ou Game Of Thrones.

Mais la série reste modeste dans ses ambitions. Un divertissement très addictif, voilà ce qu’elle aspire à être. Aucune campagne de communication n’a été mise en place, son succès reposant uniquement sur le bouche à oreille.


Céline Brégand 

Franz Ferdinand, disco mon amour

Le désormais quintette britannique offre un nouvel album disco à souhait et taillé pour la scène.

Dès les premières notes d’Always Ascending, l’auditeur est plongé dans un pub chaleureux aux lumières tamisées. Une boule disco encore discrète scintille juste au-dessus du dancefloor. Les rockeurs entrent en scène. Les lumières se réchauffent progressivement. Le rythme s’accélère. Et la boule multi facettes prend de plus en plus de place.

Avec ce cinquième effort, Franz Ferdinand prend le virage disco à pleine vitesse. Lorgnant sur Let’s Dance (David Bowie) -notamment avec Lazy Boy-, le quintette, emporté par son chanteur Alex Kapranos, conserve habilement sa patte rock. Mais grâce au français Philippe Zdar (moitié du duo electro Cassius) à la production, il évolue vers un son plus electro, où le synthétiseur est roi.

Avec le départ du guitariste Nick McCarthy et l’arrivée de Julian Corrie (claviers et synthétiseur) et de Dino Bardot (guitare), les Britanniques gagnent en potentiel dansant ce qu’ils perdent en riffs acérés. La formation a d’ailleurs préféré travailler ses dix nouveaux titres sur scène avant de les enregistrer en studio.

On imagine déjà se déhancher sur l’entraînante Paper Cages, se mouvoir lentement pendant la plus sombre mais très belle The Academy Award avant de se déchaîner sur l’excitante Feel The Love Go

Si Franz Ferdinand prend un nouveau souffle avec ce nouvel opus, on regrette l’omniprésence des synthétiseurs. Always Ascending, quoique très sympathique, ne restera sûrement pas dans les annales.

Domino/Sony

Céline Brégand

« Affaire Hulot » : l’enquête d’Ebdo accumule les critiques

Le 9 février, le tout jeune magazine Ebdo publiait une enquête qui promettait  des révélations sur des accusations de viol et d’agression sexuelle contre Nicolas Hulot. Une semaine plus tard, les critiques continuent de pleuvoir. 

En titrant sa Une «L’affaire Hulot», Ebdo ne se doutait peut-être pas de la direction que prendrait la polémique. Depuis la parution de son troisième numéro vendredi dernier, journalistes et personnalités politiques se sont élevés contre l’article révélant des accusations de viol et de harcèlement sexuel concernant Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire. Des méthodes employées aux faits rapportés, l’article indigne.

Un manque d’éléments concrets pointé du doigt

Pour nombre de journalistes, il manque cruellement d’éléments qui permettraient à «l’enquête» d’en être vraiment une. Dans un texte publié le 8 février, le directeur de la publication de Libération Laurent Joffrin s’interroge : «Qui ? On ne sait, même si on croit deviner. Quand? En 1997, ce qui n’est pas très précis. Où? Dans une résidence d’Hulot, mais laquelle? Quoi ? Un « acte sous contrainte ». Mais lequel ? Mystère.» Dans de telles conditions, l’enquête d’Ebdo ne serait lors que la simple révélation d’un dépôt de plainte. La publication du papier apparaît comme trop précoce, incomplète, manquant de crédibilité. Beaucoup estiment qu’il n’aurait pas du paraître.

L’article nourrit également le débat public qui a suivi la montée du mouvement #MeToo : peut-on dénoncer des faits sans preuve, à parole contre parole? Dans une tribune publiée dans le Journal du Dimanche, Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat en charge de l’Égalité entre les femmes et les hommes, a jugé le dossier d’Ebdo «irresponsable» : «Je ne sais pas quelle cause [il] sert, mais ce n’est ni la crédibilité de la parole des femmes ni la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.» Schiappa ajoute donc sa voix à ceux qui estiment que le déballage médiatique desservirait la libération de la parole des victimes.

L’enquête d’Ebdo s’étend sur 4 double-pages. Il comprend les témoignages de la victime de viol déclarée et de son père, tout deux anonymisés. ©EBDO

Plus qu’une erreur déontologique, d’autres voient dans l’article d’Ebdo une volonté politique de nuire à Nicolas Hulot. En ligne de mire : le directeur de publication du magazine Thierry Mandon, ancien secrétaire d’Etat de François Hollande et ancien député socialiste de l’Essonne. Agnès Buzin, ministre de la Santé, a ainsi commenté sur France Info : «Ebdo a été fondé par un ancien ministre, Thierry Mandon. […] Il connaît bien l’impact de ces affaires sur un ministre et un homme politique. Il l’a fait en sachant ce qu’il faisait en publiant ce type d’informations.» D’autres membres du gouvernement, dont le Premier ministre Edouard Philippe, ont apporté leur soutien à Nicolas Hulot dès le début de la polémique, comme cela a été le cas lors de l’affaire Darmanin.

Enfin, une accusation pèse sur Ebdo : ne pas avoir réussi à préserver l’anonymat de la victime déclarée de viol. Cette dernière avait pourtant confié aux journalistes : «Je ne veux pas apparaître, ni maintenant ni jamais.» Las, avant même la sortie de l’article, Le Point a retrouvé puis révélé l’identité de la plaignante, dont le nom est désormais connu de tous. Celle-ci est aujourd’hui prise dans une tourmente médiatique qu’elle voulait à tout prix éviter. Patrick de Saint-Exupéry, co-fondateur et directeur de la rédaction d’Ebdo, assure, lui, avoir tout fait pour anonymiser cette source de l’article. Et blâme les médias qui ont choisi de dévoiler son nom.

Les journalistes persistent et signent

Face aux critiques, les journalistes du magazine ont fait le tour des médias pour défendre leur papier : Laurent Valdiguié a ainsi réaffirmé au micro d’Europe 1 la nécessité de la publication de cet article, citant les différents témoignages auxquels il a eu accès : «Nous sommes journalistes, nous avons une information confirmée. Si vous ne la mentionnez pas, vous faites quoi ? C’est le travail du journaliste de dire. Bien sûr que c’est dérangeant, mais c’est une information.» Sur le plateau de Quotidien sur TMC, Anne Jouan, co-autrice de l’article, a confié avoir reçu plusieurs témoignages depuis la sortie de ces révélations.

La militante féministe Caroline de Haas a elle aussi affirmé le 13 février, à France Info, avoir entendu les récits d’autres victimes présumées. De nouveaux éléments susceptibles de donner lieu à une enquête plus poussée ?

Après un week-end de silence, Nicolas Hulot a, quant à lui, annoncé son intention de porter plainte contre le magazine pour diffamation.

– Marie Fiachetti

« Phantom Thread », vision perverse du monde étriqué du luxe

Dernier tour de piste pour un Daniel Day-Lewis exceptionnel en couturier de la haute société londonienne des années 50, apprenant à vivre sa passion pour sa nouvelle muse.

Quelques années après la Seconde Guerre mondiale, le célèbre Reynolds Woodcock (Daniel Day-Lewis) est le couturier attitré de nombreuses femmes de la haute société londonienne. Plongé dans une vie de travail et de création, ne supportant pas la moindre interruption, le styliste voit sa vie perturbée par Alma (Vicky Krieps), une jeune femme dont il aime les mensurations parfaites pour ses robes. Débute alors un jeu de perversion et de domination entre les deux amants, entre attirance et répulsion.

Paul Thomas Anderson recrée finement le Londres des années 50, vu de l’intérieur d’hôtels particuliers fastueux aux fenêtres étriquées, confinant ses personnages dans l’univers millimétré et figé du couturier, au milieu des robes luxueuses mais pétrifiées. Pédant, galant dans la séduction, mufle face à la normalité d’une relation amoureuse, Woodcock a la même passion pour la forme et pour la domination. Alma, sa nouvelle muse, incarne à la fois une perfection plastique et un élément perturbateur de la vie si calculée du styliste.

Un film précis sous toutes ses coutures

Daniel Day-Lewis est exceptionnel dans ce rôle de couturier dandy égocentrique, aux regards électriques et chargés d’émotions aussi multiples que contradictoires. Face à lui, Vicky Krieps interprète subtilement une muse se battant contre un rapport de domination destructeur. Une domination progressivement inversée, alors que Woodcock se transforme en vieil homme, béret sur la tête, lisant un livre en contrebas de pistes de ski pendant que sa belle part seule gravir une montagne enneigée. Par la précision de son histoire et de sa mise en scène, Paul Thomas Anderson montre une nouvelle fois sa maîtrise de la perte de repères.

| Etats-Unis/Royaume-Uni (2h17) | Avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps et Lesley Manville.

 

Thomas Hermans