FINANCEMENT PARTICIPATIF : AU PLUS PRÈS DES LECTEURS

Comme Ebdo, nombre de nouveaux médias de « slow journalism » ont recours au financement participatif. Une étape dans leur objectif de se rapprocher des lecteurs.

« Nos lecteurs sont notre seule ressource. C’est un pacte de confiance. » Sur son site internet, la rédaction de Ebdo se targue de la relation instaurée avec ses lecteurs. Né en janvier dernier, le frère cadet de la Revue XXI et de 6 mois s’est lancé après avoir eu recours au financement participatif (« crowdfunding »). Avant lui, nombre de médias avaient déjà franchi le pas : Le Quatre Heures, La relève et la Peste ou Les Jours pour ne citer qu’eux Mais ce  type de financement n’a pas pour seul but de renflouer les caisses. Pour les nouveaux titres prônant un journalisme de réflexion, il permet de créer une relation avec le lecteur différente des « médias traditionnels ».

Le principe est simple : en échange d’un don pouvant aller de 5 à plus de 1 000 euros. Le contributeur reçoit un numéro test, un abonnement ou encore une journée de formation au journalisme multimédia.

Lors de leur appel aux dons, ces nouvelles têtes d’affiche du « slow journalism » tiennent le même discours : les obligations de rentabilités contribueraient à l’instantanéité de l’information.  Selon elles, ces contraintes imposées par les propriétaires de journaux disparaîtraient en partie grâce au financement participatif.

En obtenant leur indépendance financière, les rédactions s’affranchirait également du « diktat » de la publicité, autre principale ressource des médias aujourd’hui.  « Parfois je me demande si j’ouvre un magazine ou un catalogue » estime Claire, donatrice pour le lancement de La Relève ou la Peste. « Je préfère donner 10 ou 20 euros et savoir qu’un journal n’aura pas le couteau sous la gorge pour produire ses contenus ».

La méthode fait mouche, Ebdo reçoit 410 000 euros en 40 jours, Les Jours près de 80 000 euros et Le Quatre Heures plus de 10 000 euros, chacun dépassant l’objectif fixé au début de la collecte. En mai 2017, Les Jours a même ouvert son capital à ses lecteurs par l’intermédiaire d’une « société des amis ».

« C’est bien la création d’un lien entre le média et son audience qui est recherchée »

Cette ambition d’indépendance, Le Média TV l’a poussée à son paroxysme. Diffusée depuis janvier dernier, cette web-télé est financée exclusivement par des contributeurs réguliers. Ses « propriétaires » forment surtout une communauté. Surnommées les « socios », ils sont invités à proposer des sujets ou réagir au contenu proposé par la chaîne.

Car c’est bien la création d’un lien entre le média et son audience qui est recherchée par ces nouveaux organes de presse : « Il nous semble qu’il y a des années, être lecteur d’un journal, c’était faire partie d’une communauté et c’est ce vers quoi nous tendons », explique Raphaël Garrigos, cofondateur du pureplayer Les Jours, « Longtemps, les journalistes se sont considérés ainsi, en surplomb, d’un côté les sachants (les journalistes), de l’autre les lecteurs. Il nous semble à nous qu’une relation complice est possible. » Les initiatives ne manquent pas pour se rapprocher du lectorat. Alors que Le Quatre Heures invite ses lecteurs à des apéros mensuels, Ebdo propose aux siens d’héberger ses journalistes lors des reportages.

Ces méthodes de communication découlent également  d’une stratégie commerciale, consciente ou pas : « Les porteurs de projets intègrent rapidement la nécessité d’assurer le succès de leur campagne en investissant les techniques mercatiques » explique le chercheur Guillaume Goasdoué, auteur d’une thèse sur le sujet.

Dès la campagne de crowdfunding, un titre noue une « relation complice » avec sa base d’abonnés. Il se différencie alors de ses pairs, souvent considérés comme « hors-sol ». Une campagne marketing fondée sur ce lien particulier se met alors en place. En sillonnant la France « à la rencontre des lecteurs », Ebdo  a illustré ces leviers de communications pendant sa levée de fonds.

Mais surtout, au-delà de sa contribution financière, le donateur  devient également un relai pour la parole du groupe de presse : « La mise en récit de la campagne  [de financement] s’appuie sur une histoire quelque peu arrangée qui est censée accrocher l’attention et favoriser la propagation du message et le déclenchement de gestes de soutien (contributions financières, relais sur les réseaux socionumériques). »

Si les levées de fonds par crowdfunding accompagnent toutes ces créations, elles n’assurent pas la viabilité des ces médias sur le long terme. Pour Jean-Marie Charon, sociologue des médias, (Voir « entretien avec »), « beaucoup de projets éditoriaux s’essoufflent du fait du manque de moyen. On peut financer des enquêtes, des dossiers par crowdfunding mais faire vivre une rédaction… Ca me paraît compliqué. » Explicite, média social lancé en 2017 grâce au crowdfunding, en a fait l’expérience. Fondé par des anciens d’I-Télé, il a décidé en décembre dernier de lever des fonds par abonnement face à de grosses difficultés financières.

Victor Le Boisselier

« Affaire Hulot » : l’enquête d’Ebdo accumule les critiques

Le 9 février, le tout jeune magazine Ebdo publiait une enquête qui promettait  des révélations sur des accusations de viol et d’agression sexuelle contre Nicolas Hulot. Une semaine plus tard, les critiques continuent de pleuvoir. 

En titrant sa Une «L’affaire Hulot», Ebdo ne se doutait peut-être pas de la direction que prendrait la polémique. Depuis la parution de son troisième numéro vendredi dernier, journalistes et personnalités politiques se sont élevés contre l’article révélant des accusations de viol et de harcèlement sexuel concernant Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire. Des méthodes employées aux faits rapportés, l’article indigne.

Un manque d’éléments concrets pointé du doigt

Pour nombre de journalistes, il manque cruellement d’éléments qui permettraient à «l’enquête» d’en être vraiment une. Dans un texte publié le 8 février, le directeur de la publication de Libération Laurent Joffrin s’interroge : «Qui ? On ne sait, même si on croit deviner. Quand? En 1997, ce qui n’est pas très précis. Où? Dans une résidence d’Hulot, mais laquelle? Quoi ? Un « acte sous contrainte ». Mais lequel ? Mystère.» Dans de telles conditions, l’enquête d’Ebdo ne serait lors que la simple révélation d’un dépôt de plainte. La publication du papier apparaît comme trop précoce, incomplète, manquant de crédibilité. Beaucoup estiment qu’il n’aurait pas du paraître.

L’article nourrit également le débat public qui a suivi la montée du mouvement #MeToo : peut-on dénoncer des faits sans preuve, à parole contre parole? Dans une tribune publiée dans le Journal du Dimanche, Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat en charge de l’Égalité entre les femmes et les hommes, a jugé le dossier d’Ebdo «irresponsable» : «Je ne sais pas quelle cause [il] sert, mais ce n’est ni la crédibilité de la parole des femmes ni la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.» Schiappa ajoute donc sa voix à ceux qui estiment que le déballage médiatique desservirait la libération de la parole des victimes.

L’enquête d’Ebdo s’étend sur 4 double-pages. Il comprend les témoignages de la victime de viol déclarée et de son père, tout deux anonymisés. ©EBDO

Plus qu’une erreur déontologique, d’autres voient dans l’article d’Ebdo une volonté politique de nuire à Nicolas Hulot. En ligne de mire : le directeur de publication du magazine Thierry Mandon, ancien secrétaire d’Etat de François Hollande et ancien député socialiste de l’Essonne. Agnès Buzin, ministre de la Santé, a ainsi commenté sur France Info : «Ebdo a été fondé par un ancien ministre, Thierry Mandon. […] Il connaît bien l’impact de ces affaires sur un ministre et un homme politique. Il l’a fait en sachant ce qu’il faisait en publiant ce type d’informations.» D’autres membres du gouvernement, dont le Premier ministre Edouard Philippe, ont apporté leur soutien à Nicolas Hulot dès le début de la polémique, comme cela a été le cas lors de l’affaire Darmanin.

Enfin, une accusation pèse sur Ebdo : ne pas avoir réussi à préserver l’anonymat de la victime déclarée de viol. Cette dernière avait pourtant confié aux journalistes : «Je ne veux pas apparaître, ni maintenant ni jamais.» Las, avant même la sortie de l’article, Le Point a retrouvé puis révélé l’identité de la plaignante, dont le nom est désormais connu de tous. Celle-ci est aujourd’hui prise dans une tourmente médiatique qu’elle voulait à tout prix éviter. Patrick de Saint-Exupéry, co-fondateur et directeur de la rédaction d’Ebdo, assure, lui, avoir tout fait pour anonymiser cette source de l’article. Et blâme les médias qui ont choisi de dévoiler son nom.

Les journalistes persistent et signent

Face aux critiques, les journalistes du magazine ont fait le tour des médias pour défendre leur papier : Laurent Valdiguié a ainsi réaffirmé au micro d’Europe 1 la nécessité de la publication de cet article, citant les différents témoignages auxquels il a eu accès : «Nous sommes journalistes, nous avons une information confirmée. Si vous ne la mentionnez pas, vous faites quoi ? C’est le travail du journaliste de dire. Bien sûr que c’est dérangeant, mais c’est une information.» Sur le plateau de Quotidien sur TMC, Anne Jouan, co-autrice de l’article, a confié avoir reçu plusieurs témoignages depuis la sortie de ces révélations.

La militante féministe Caroline de Haas a elle aussi affirmé le 13 février, à France Info, avoir entendu les récits d’autres victimes présumées. De nouveaux éléments susceptibles de donner lieu à une enquête plus poussée ?

Après un week-end de silence, Nicolas Hulot a, quant à lui, annoncé son intention de porter plainte contre le magazine pour diffamation.

– Marie Fiachetti