Les secrets de l’exposition sur le « Monde de Steve McCurry »

REPORTAGE – Biba Giacchetti, la commissaire de l’évènement et l’agent du photographe, dévoile les coulisses de cette exposition au musée Maillol.

Plus de 3.000 visiteurs se sont rendus à l’exposition depuis son ouverture, le 9 décembre dernier. © Musée Maillol

Des regards captivants, déroutants ou parfois embarrassants. Plus de 150 personnes fixent l’objectif, autant de portraits illuminés dans la pénombre du musée Maillol, depuis le 9 décembre dernier. Afrique, Asie du Sud-Est, Amérique du Nord ou latine, ces clichés ont tous été capturés de 1980 à nos jours par Steve McCurry, célèbre photographe américain. Ils lui ont permis de remporter quelques-uns des prix les plus prestigieux, dont le prix Robert Capa Gold Medal et – fait sans précédent – quatre premiers prix du concours World Press Photo. Le photojournaliste a également été diffusé dans des revues réputées comme Time, Life, Geo ou Newsweek.

L’objectif de cette première exposition à Paris était de mettre en valeur « l’Humain à travers ses singularités ». Pour s’atteler à cette tâche, une Italienne à l’esprit bouillonnant, Biba Giacchetti. Cette commissaire d’exposition et agent du photographe a produit des centaines d’évènements à travers l’Europe, dont une quarantaine liés à Steve McCurry. La carrière de Biba Giacchetti débute dans les années 2000, quand elle rencontre le photographe américain Elliott Erwitt, connu pour ses clichés en noir et blanc. Puis elle croise Steve McCurry lors d’une exposition et il lui donne sa confiance. Elle réalise alors sa première exposition à Milan, il y a une dizaine d’années. « Aujourd’hui, c’est comme s’il faisait partie de ma famille », précise-t-elle.

Steve McCurry et Biba Giacchetti travaillent ensemble depuis plus de vingt ans. © Poietika

Un exercice méthodique

Après autant d’années passées aux côtés de Steve McCurry, Biba Giacchetti s’est vue confier les rênes de l’exposition par le musée Maillol. Pour la façonner, la commissaire a choisi les images une à une avec Steve McCurry durant une semaine. La méthode est la même pour chaque événement, comme elle le souligne : « Parmi la sélection, on constitue un petit catalogue de cinquante photographies. Il me raconte chaque scène et l’histoire du cliché. On les appelle les icônes .» Par la suite, ces histoires sont dévoilées aux visiteurs grâce aux audioguides.

Le duo a réservé quelques images inédites à Paris, à l’instar de la photographie à gauche, survenue lors du tremblement de mars 2011 au Japon. Pour Steve McCurry, « le visage qui se reflète dans ce miroir brisé représente les vies brisées de millions de Japonais après » cette catastrophe. Parfois, Biba Giacchetti et le photojournaliste ne sont pas en accord sur certains clichés, comme celui de droite, pris en Afghanistan en 2002. « Ce n’est pas une photo qui me frappe de façon particulière. Mais il venait d’y avoir l’attaque des tours jumelles à New York et pour Steve ces deux colonnes représentaient les deux buildings. Il est resté à cet endroit durant des jours, afin de réaliser le meilleur cliché« , note Biba Giacchetti.

L’image à gauche a été photographiée au Japon lors de la catastrophe naturelle de 2011 et celle de droite en Afghanistan en 2002, un an après l’attaque des tours jumelles à New York. © Emma Confrère

Une fois les photos sélectionnées, l’agent du photographe élabore le parcours de l’exposition en réalisant une synthèse des projets de Steve McCurry. Ceci explique que le visiteur découvre en premier des clichés en noir et blanc de l’Afghanistan, dont certains ont été publiés dans ce livre, publié aux éditions Taschen en 2017. À travers les 256 pages, Steve McCurry propose une « rétrospective ultime de son travail en Afghanistan« , édité en plusieurs langues. Ensuite, le public arrive dans la salle des animaux, liée à cet ouvrage publié il y a deux ans aux éditions Taschen. Enfin, une autre salle est dédiée aux enfants, pour le dernier livre de Steve McCurry, Enfants du monde : Portraits de l’innocence, commercialisé depuis le début du mois de novembre.

Deux sections se retrouvent un peu à l’écart. Il s’agit des territoires de guerre et des photos en rapport avec la célèbre « Afghan Girl », immortalisée en 1983. « Je la place toujours dans un endroit en retrait, tranquille. C’est une histoire dure qui mérite que l’on s’y attarde », précise Biba Giacchetti.

Sharbat Gula, l’Afghan Girl, a été placée dans une salle à part entière, seule sur un mur. © Musée Maillol

« Respecter le travail de Steve, le public et les murs du musée »

L’une des principales difficultés de la commissaire réside dans la concordance des images. Durant plusieurs jours, l’Italienne a rédigé, dessiné et planifié l’exposition depuis ses bureaux à Milan. Biba Giacchetti s’est rendue après au musée Maillol, pour s’imprégner de l’atmosphère du lieu. « Il faut respecter le travail de Steve, le public et les murs du musée », déclare-t-elle. Elle se concentre alors sur l’histoire de la photographie, ses proportions, l’émotion qu’elle dégage et ses couleurs chatoyantes. Une image poétique et amusante ne sera jamais placée à côté d’une photographie de guerre par exemple.

C’est pour cette raison que les photographies ne sont pas classées chronologiquement. Le visiteur peut déambuler à sa guise dans les allées. « Cela lui permet d’avoir son propre dialogue avec les images, ce qui est plus difficile lorsque l’on stagne avec d’autres personnes devant les oeuvres », complète Biba Giacchetti. Selon elle, le public va interpréter différemment une même photographie suivant son humeur ou son ressenti, comme le prouve la commissaire : « J’ai l’impression que ce garçon qui court est heureux, c’est un moment joyeux. Mais un visiteur pensait que l’enfant était poursuivi, ce qui lui provoquait une certaine angoisse ».

Cette photo a été prise en 2007 en Inde par Steve McCurry. © Steve McCurry

Le travail de Biba Giacchetti ne serait pas abouti sans l’aide du scénographe Peter Botazzi. Il fixe les derniers détails, et surtout, règle l’éclairage. Chaque cliché a sa propre lumière, plus ou moins chaude, avec plus ou moins d’intensité. Cela fait des années qu’il travaille avec Steve McCurry. Lors des premières expositions, les deux hommes passaient des nuits entières à régler chaque détail. Aujourd’hui, Peter Bottazzi effectue cette tâche en deux jours. Dès que l’évènement ouvre ses portes, Biba et Peter restent plusieurs heures à contempler le parcours des visiteurs et à capter leurs sentiments éprouvés.

« Après deux ans de travail, l’équipe est très émue de cette exposition au musée Maillol », rapporte l’Italienne. Elle planche déjà sur une nouvelle exposition regroupant des clichés de personnes en train de lire, mais elle n’en dira pas plus pour le moment…

« Le Monde de Steve McCurry » est ouvert au public jusqu’au 29 mai 2022 au musée Maillol dans le 7e arrondissement de Paris. Plein tarif : 15 euros, tarif réduit : 13 euros.

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