Déserts médicaux et numériques : « c’est la double peine »

Les déserts médicaux sont un phénomène bien connu en France. Les déserts numériques aussi, plus connus sous le nom de « zones blanches ». Selon Guillaume de Durat, spécialiste du sujet, ces zones sans couverture réseau sont des facteurs d’aggravation du manque de médecins. Interview.

Guillaume de Durat, consultant en affaires publiques, est spécialiste des systèmes de santé. Il a présidé l’Université d’été des déserts médicaux et numériques qui s’est tenue les 8 et 9 septembre 2017. Il a également rencontré le Président de la République et le gouvernement pour leur faire part de son constat sur les déserts médicaux et numériques et attend leur réponse pour le 13 décembre.

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Guillaume de Durat a présidé l’université d’été des déserts numériques et médicaux. (Photo : UDMN)

Vous avez été président de l’Université d’été des déserts médicaux et numériques, dont la première édition s’est tenue en septembre. Quel en était l’objectif ?

Guillaume de Durat : L’université d’été rassemble des spécialistes de la santé tels que des médecins ou des membres des services hospitaliers. Elle convie aussi des créateurs de start-up comme Naocare, MedTrucks ou autres applications de e-learning pour les médecins ou d’aide 24h/24 pour les personnes ayant une question médicale. L’objectif est qu’iels puissent témoigner et faire part de leurs problèmes face aux déserts numériques et médicaux.

Et vous, pouvez-vous vous présenter brièvement ?

J’ai une formation initiale en droits et sciences politiques. J’ai travaillé pendant 20 ans dans l’industrie pharmaceutique, non seulement sur le curatif mais aussi sur les notions de palier de soin, de prise en charge et d’innovation thérapeutique. Je suis actuellement avocat au titre de consultant Life Sciences, avec une expertise sur les systèmes de santé, les appareils, les applications, les objets connectés…

Quels sont les points communs entre ces deux déserts ?

Aujourd’hui, le problème des déserts médicaux est assez médiatisé et connu de tous. Pour ma part, j’ai constaté qu’il existe un lien que l’on ne peut pas nier entre désert médical et désert numérique. Quand on superpose les cartes de ces deux types de zones, on constate que pour beaucoup, les déserts médicaux sont aussi touchés par la fracture du numérique. La pénétration du numérique en santé est rendue difficile car il n’y a pas encore de réseau dans suffisamment d’endroits.

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Selon Guillaume de Durat, il y a corrélation entre déserts médicaux et numériques. Mais y a-t-il un lien de cause à effet ? (Image : Guillaume de Durat)

C’est une double peine pour les zones rurales ?

Depuis cinq ans, il n’y a toujours pas d’amélioration du réseau dans une bonne partie de la France. Les téléphones ne captent pas en dehors de la plupart des grandes villes. L’objectif des opérateurs est de développer le haut débit alors qu’il faudrait avoir déjà un réseau avec un débit correct sur l’ensemble du territoire. Un transfert de scan, d’IRM ou d’imagerie médicale demande déjà un débit supérieur à 400 Ko par exemple.

Le numérique pourrait apporter un réel progrès en matière de santé dans les zones les plus recluses. On pourrait imaginer suivre les patient·e·s à domicile plutôt qu’à l’hôpital, par Skype avec quelques appareils médicaux connectés. Une nuit d’hospitalisation représente un coût conséquent pour la Sécurité sociale. Mais avant tout, ce serait mieux pour le confort des patient·e·s et permettrait de désengorger les hôpitaux où la place manque trop souvent.

Le numérique est-il donc LA solution aux déserts médicaux ?

Le numérique n’est pas la solution mais une solution aux déserts médicaux. On peut, grâce au numérique, améliorer le suivi par télémédecine et la prise en charge médicale. Le numérique donne un accès aux soins plus rapide et efficace.

Par ailleurs, un médecin ayant fait 12 ans d’études n’a pas envie de vivre coupé de tout confort moderne, sans accès à ses mails, sans Netflix, Whatsapp, sites de rencontre…  Le numérique serait un moyen d’attirer cette nouvelle génération de médecins.

Pensez-vous que cette révolution numérique accentue les inégalités ?

Je ne pense pas. Les personnes âgées sont déjà utilisatrices d’applications comme les « serious game » mis en place dans des EHPAD, pour lutter par exemple contre Alzheimer. Iels se réjouissent plutôt du progrès technologique et essaient de l’intégrer à leur quotidien.

Les cadres comme les ouvriers n’ont pas de problèmes d’accès particuliers à ces applications. La seule classe sociale que je vois comme étant potentiellement non bénéficiaire est celle des agriculteur·rice·s, mais là encore, c’est un problème de réseau qui est en cause.

Cette révolution a par ailleurs le mérite d’apporter une démocratie sanitaire, permettant aux patient·e·s d’accéder aux connaissances médicales et de suivre leur état de santé avec un médecin à distance.

N’y a-t-il pas un risque de perte de qualité de soin avec l’avènement de la e-santé ?

En France, la santé est la chasse gardée des Ordres des médecins et des pharmaciens. Il y a une réticence du corps médical pour l’utilisation d’applications ou d’objets connectés s’ils n’ont pas eu l’aval de l’Ordre au préalable.

Les Français·e·s sont plutôt réceptif·ive·s à ces nouvelles technologies de la santé. Les médecins moins : ils craignent justement une perte de la qualité de soin, ce qui à mon sens est une fausse frayeur. Ces technologies permettent plutôt de mieux prévenir (donc de faire des économies) et d’être plus efficace, ce qui est forcément positif. Par exemple, des téléconsultations pourraient suffire pour des questions de renouvellement d’ordonnance, ce qui représente un gain de temps considérable. Mais on ne pourra pas remplacer la présence d’un médecin pour de multiples autres tâches et le médecin a un rôle social important. Le but n’est pas de remplacer le médecin par la machine. Il ne faut pas déshumaniser la médecine !

Que peut-on craindre de la numérisation de la santé dans le futur ?

Il y a un risque qu’on ne peut nier sur la protection des données. Mais grâce au cryptage, ce risque peut être limité. Il est nécessaire de moderniser la médecine. Je trouve cela aberrant de voir encore aujourd’hui des médecins demander à leur secrétaire d’envoyer un courrier par la poste pour demander conseil à un·e collègue, c’est une perte de temps considérable…

Propos recueillis par Jean-Baptiste Le Menn & Benny Mandhub

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