Procès médiatique et procès des médias

De nombreux médias relataient l’avancée du procès, devant les militants de la France insoumise.

Ils bousculent le fonctionnement de la justice, servent de tribune politique et apportent même des pièces au dossier. Les médias jouent un rôle primordial dans les affaires politico-judiciares, et le procès de Jean-Luc Mélenchon ne déroge pas à la règle. 

« Stop Lawfare », « Stop Lawfare ». Devant le tribunal judiciaire de Bobigny, le 19 septembre dernier, les caméras sont massées autour des militants La France insoumise. Six membres du parti, dont leur chef, Jean-Luc Mélenchon, sont jugés pour « actes d’intimidation contre l’autorité judiciaire, rébellion et provocation ». « Un procès politique », clament-t-il dans les médias depuis plusieurs semaines. La forêt de caméras captant les réactions des soutiens de Jean-Luc Mélenchon devant le tribunal ne témoigne pas simplement de l’intérêt que suscite le procès, mais surtout du triptyque justice, politique et média.

Le 16 octobre 2018, les locaux du siège de la France insoumise sont perquisitionnés à Paris par les agents de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales.  En cause, des interrogations sur les comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon lors des élections présidentielles de 2017 et sur l’embauche fictive de collaborateurs parlementaires. Alors que des officiers gardent la porte d’entrée, Jean-Luc Mélenchon arrive et exige de pouvoir entrer dans les lieux. La situation se tend et il s’écrie « La République c’est moi ! » face aux policiers, faisant valoir son statut de parlementaire. Les images, enregistrées par les journalistes de l’émission Quotidien, font le tour du web. 

Un procès médiatisé de A à Z

Chose rare, ces images sont diffusées dès le début de l’audience. Preuve s’il en est de l’importance que joue la sphère médiatique dans cette affaire. Car en plus d’être une pièce à conviction, elle fait partie d’un élément de la défense. Les politiques jouent sur le sentiment anti-médias pour atténuer le caractère des affaires auprès de l’opinion publique. Sur son blog,  Jean-Luc Mélenchon écrit : « Sans “Quotidien” il n’y a pas de procès possible contre nous, seules les images montées et accommodées que l’émission a publiées il y a bientôt un an servent d’arguments et de “preuves” ». Tout ce discours, ces éléments de langages, sont repris sur le parvis du tribunal par les soutiens de LFI, militants comme élus. L’ancien sénateur socialiste interdit même les équipes de Yann Barthès lors de ses événements politiques. « Je ne veux plus que cette émission soit accréditée à mes réunions ni à aucun de mes déplacements », assène Jean-Luc Mélenchon sur son blog. En somme : plus aucun journaliste de l’équipe de Yann Barthès ne sera autorisé à s’y rendre.

Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbières devant leurs soutiens au moment de reprendre les audiences en début d’après-midi.

Une stratégie vieille comme la presse. « Les politiques s’en prennent souvent aux journalistes quand ils sont en difficulté, et notamment dans les affaires qui touchent à leur honneur », explique Patrick Eveno, historien des médias, dans Le Monde, à propos de l’affaire Fillon. 

« Il a choisi ce procès uniquement parce qu’il est médiatique »

Mais le traitement médiatique peut aussi influencer le fonctionnement de la justice. Dans la salle des pas perdus, Alya* filme avec son téléphone portable. L’avocate s’énerve du sort des autres prévenus, dont le procès est retardé par le cas Mélenchon. Maître Eric Dupont-Moretti passe, elle le suit du regard : « il a choisi ce procès uniquement parce qu’il est médiatique. Il a défendu la veuve et l’orphelin, maintenant il en profite, il a raison », estime l’avocate. 

Pour elle, la couverture journalistique a un impact sur la décision des juges : « dans la préparation, ils restent hermétiques, cela ne change pas d’un procès normal. Mais dans la décision , cela joue forcément, soit ils sont plus laxistes, soit plus sévères pour l’exemple ». Elle répond à un appel, explique que sa séance débutera avec beaucoup de retard puis reprend : « Balkany, la justice a voulu en faire un exemple se servant de l’exposition médiatique du procès. » 

L’opinion publique comme jurée

Cette exposition peut aussi influencer l’opinion.  Jean-Luc Mélenchon en avait bien conscience en dénonçant un procès « politique », selon le chef des Insoumis.  Lors du procès, il retourne les accusations contre l’institution judiciaire, à l’origine des plaintes et des instructions : « Vous me persécutez depuis que j’ai eu ce résultat électoral », assure-t-il, se prônant victime d’une « guerre judiciaire » alimentée « par des esprits obscurs au parquet ».  Par ses déclarations chocs et sa défense dans les médias, Jean-Luc Mélenchon cherche à intégrer l’opinion publique dans le déroulement du procès. Grâce aux chaînes d’information en continu et à la recherche du spectaculaire, il attire une exposition spectaculaire pour des faits plutôt minimes. « Depuis quelques années, on constate un décalage parfois très important entre le bruit médiatique dominant qui entoure une affaire judiciaire et la réalité du dossier », explique Olivia Dufour, autrice de Justice et médias, la tentation du populisme

L’influence des médias sur la justice, et plus globalement sur l’opinion publique reste cependant difficile à mesurer. Certains cas sont révélateurs du rôle que joue « le 4e pouvoir » : la médiatisation du procès de Jacqueline Sauvage et la charge émotionnelle qu’elle avait suscitée avaient poussé François Hollande à lui accorder la grâce présidentielle. La médiatisation accrue d’un procès peut donc être un moyen d’influencer la justice. Selon un rapport de l’Institut des Politiques Publiques sur « l’impact des médias sur les décisions judiciaires », « en moyenne, chaque reportage sur un fait divers criminel diffusé dans les journaux télévisés de 20h augmente de 24 jours la durée des peines prononcées le lendemain par les cours d’assises ».

* Le prénom a été modifié.

Victor Leboisselier, Corentin Bélard, Théo Nepipvoda